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Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit (1932)

Commentaire de texte : Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit (1932). Rechercher de 47 000+ Dissertation Gratuites et Mémoires

Par   •  11 Février 2018  •  Commentaire de texte  •  2 293 Mots (10 Pages)  •  530 Vues

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I Un moment essentiel pour Bardamu

1) La situation du narrateur

Le roman, Voyage au bout de la nuit est écrit à la première personne du singulier, et la première grande expérience du narrateur, Ferdinand Bardamu, est celle de la guerre de 1914. Etudiant en médecine, engagé volontaire, il se rend très vite compte de l’horreur et l’extrait proposé décrit justement le moment où il découvre la réalité de la guerre.

Pris sous le feu des ennemis, dans un environnement campagnard, il met en évidence le danger encouru. Ainsi les éléments du paysage comme le vent ou les peupliers sont contaminés par le vocabulaire de la guerre : l’adjectif « brutal », rejeté au milieu de la phrase vient caractériser le vent, tandis que le narrateur parle des « rafales de feuilles » à propos des arbres. L’allitération en f crée une impression de danger. A l’inverse, le bruit des balles est désigné par « les petits bruits secs ». Cette incertitude relative à la source même du danger accentue l’angoisse, et le jeune Bardamu emploie une métonymie hyperbolique « en nous entourant de mille morts » pour parler des balles qui le menacent lui et ses compagnons. La métaphore « on s’en trouvait comme habillés », en évoquant le vêtement accentue l’évidence du danger. Dans cette situation, Bardamu a aussi sous les yeux la figure du colonel, installé sur le talus, personnage dont l’impassibilité le stupéfie. L’utilisation de l’imparfait et de l’adverbe « il ne bronchait toujours pas » manifeste cet étonnement et la précision « sans hâte », qui vient qualifier la lecture du colonel rend encore plus surprenant ce comportement.

2) Une réflexion personnelle

A partir de cette situation, Bardamu va développer une réflexion qui est en fait la prise de conscience de ce qu’est réellement la guerre. La répétition de l’expression temporelle « A présent » (l.9 et 27) montre le caractère décisif de ce moment. L’emploi de verbes qui traduisent la réflexion « « je conçus », « pensais-je », « je le concevais », ainsi que des mots de liaisons qui évoquent la progression du raisonnement (« donc » aux lignes 8, 15, 30, 38 ; « dès lors » l. 11, « décidement » l.22, « sans doute ») conduisent le lecteur à suivre Bardamu dans le déroulement de sa pensée, et instaurent ainsi une étroite complicité avec lui.

3) Un narrateur jeune et naïf

Cette complicité est également appuyée par le fait que le narrateur se présente avant tout comme un être naïf qui perd brutalement ses illusions. Cette naïveté est mise en scène par le premier aveu : « faut que je dise tout de suite ». Alors que le lecteur s’attend à quelque chose de bien plus grave étant donné le contexte, ce qui est avoué, c’est seulement l’attitude d’un citadin qui ne supporte pas de sortir du cadre auquel il est habitué. La violence du ton (emploi d’adverbes absolus comme « jamais » ou « toujours » ; d’un rythme ternaire qui utilisent trois propositions relatives dont les verbes sont à la forme négative) fait sourire et amène le lecteur à considérer le narrateur comme très jeune.

De la même manière, le choix d’un langage familier caractérisé par les prolepses (l.1 et l.8), l’oubli des négations (« j’ai jamais pu la sentir », « c’est à pas y tenir » : cet oubli est soigneusement calculé par Céline, afin de traduire l’exaspération du personnage), les pléonasmes (« on y ajoute la guerre en plus ») témoigne de la volonté de mettre en scène un personnage supposé jeune découvrant la réalité du monde, et réagissant spontanément par l’indignation. Dans le dernier paragraphe, Bardamu se représente lui-même comme un enfant: des expressions comme « Ce qu’on faisait…n’était pas défendu », « des choses qu’on peut faire sans mériter une bonne engueulade » suggèrent un étonnement enfantin devant la manière dont les adultes ont organisé le monde.

Dans le même registre, il se présente lui-même comme « puceau de l’Horreur », avant d’affirmer « J’étais dépucelé ». Il n’hésite pas ainsi à se moquer de lui-même, tout en affirmant la guerre comme expérience décisive qui détermine un avant et un après inéluctable.

II Une singularité irréductible : moi et les autres

1) L’hypertrophie du moi

Ce passage manifeste ainsi une nette opposition nette entre Bardamu et le reste du monde. Le « je » est extrêmement présent, et on peut s’interroger sur l’ambiguïté du début du texte qui ne comporte de virgule qu’après « la campagne ». Les deux premiers termes « Moi d’abord » suggèrent un ego très développé chez le narrateur, ce que la suite du texte confirme. Si Bardamu utilise la première personne du pluriel « nous », ou le pronom indéfini « on » pour désigner les soldats, la plupart du temps il se représente seul face au reste du monde, seul à prendre conscience de la guerre, et seul à ne pas vouloir mourir. De fait si le colonel ne semble pas avoir peur, ce n’est pas par courage, mais par manque d’imagination. : « Il n’imaginait pas son trépas !». L’emploi d’une phrase exclamative montre bien à quel point le narrateur est choqué de ce qu’il considère comme un défaut. A l’inverse, lui-même, doué d’imagination, revendique hautement la peur : « Je n’osais plus remuer », « ma peur devint panique » « et avec quel effroi… ». Il n’hésite pas non plus à se qualifier de « lâche », ce qui dans le contexte de la guerre de 1914 apparaît comme une provocation, et là encore affirme son unicité au moyen d’une interrogation que la précision géographique « sur la terre » rend quelque peu prétentieuse: « Serais-je donc le seul lâche sur la terre ? ». De manière significative, même si Bardamu pressent que d’autres soldats pourraient être comme lui, comme l’agent de liaison « chaque fois un peu plus vert et foireux », il insiste bien sur l’impossibilité de communiquer : « on n’avait pas le temps de fraterniser non plus ». C’est donc bien sa solitude et son isolement que Céline choisit de mettre en évidence.

2) Les « autres »

Cette solitude, Bardamu la rend plus sensible en accentuant le grand nombre de tous ceux qui ne sont pas comme lui. Du colonel, qualifié de « monstre », (alors qu’étymologiquement, le monstre est au contraire unique) Bardamu passe à « beaucoup des comme lui» puis « tout autant dans l’armée d’en face » dans la même phrase. Cette première gradation est accentuée par une seconde : « un, deux, plusieurs millions peut-être en tout ? ». Dans le paragraphe suivant, Bardamu imagine alors cette masse d’hommes décidés à faire la guerre. Une première phrase oppose donc le narrateur « perdu », et « deux millions de fous héroïques et déchainés et armés jusqu’aux cheveux ». On note la répétition de la conjonction de coordination « et » qui amplifie l’effet de nombre, et l’oxymore « fous héroïques » qui ne va sans rappeler la « boucherie héroïque » dont parle Voltaire dans Candide, quand il évoque la guerre. Quant à l’expression « Armés jusqu’aux cheveux » si elle manifeste une tonalité humoristique, elle suggère aussi que ces hommes-là sont encore plus armés que la normale, « jusqu’aux dents ». La phrase qui suit se développe sur sept lignes et évoque le déferlement de ces armées, caractérisées par le mouvement (« sur motos », « en autos », « volants », « creusant », « caracolant dans les sentiers ») et le bruit (« hurlants », « sifflants », « pétaradants », les allitérations en « an » vont dans le même sens). On remarque bien sûr la répétition du verbe « détruire » et la gradation « Allemagne, France et continents ». La guerre, tout d’abord qualifiée « d’imbécillité infernale » est devenue « croisade apocalyptique ». Ce qui est désormais en jeu, c’est l’imminence de la fin du monde.

3) La responsabilité d’une société tout entière ?

Parmi ces autres, le narrateur dénonce la responsabilité de ceux qui décident, en commençant par la hiérarchie militaire, le colonel tout d’abord, puis le général.

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