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Le Desir Est-Il La Marque De La Misere De l'Homme

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On l’a dit, le désir est avant tout un manque. Quand Platon le décrit, c’est à travers deux images. La première, c’est celle du tonneau des danaïdes, qu’on trouve dans son dialogue le Gorgias. Dans la mythologie grecque, les danaïdes étaient les cinquante filles du roi Danaos, qui, forcées à se marier le même jour, tuèrent toutes leur mari le soir même du mariage. Elles furent punies à aller en enfer, et à remplir un tonneau dont le fond était percé, et qui perdait l’eau au fur et à mesure qu’on l’y versait. On cerne bien dans cette première image le caractère singulièrement précaire du désir : comme l’eau qu’on verse dans ce tonneau, le désire se « désatisfait » au fur et à mesure qu’il trouve satisfaction. On a là ce qui fait le point commun entre le besoin et le désir : le manque. Mais on a aussi ce qui en fait la différence : le besoin peut être satisfait, le désir ne le peut pas. En effet, quand on a soif, on boit et le besoin disparaît, au moins pour un temps. Alors que si on désire quelque chose, mystérieusement, la satisfaction n’est jamais au rendez vous.

En ce sens on va considérer que le désir est sans fin, qu’il se renouvelle sans cesse, qu’il trouve toujours un nouvel objet sur lequel se fixer, mais qu’en fait ce n’est pas l’objet qui le caractérise, mais le manque de l’objet. C’est là une différence plus profonde entre besoin et désir : le besoin est défini par l’objet dont il est le manque, alors que le désir ne se réduit pas à son objet, au contraire il le dépasse sans cesse. L’exemple typique de ce trait de caractère du désir, c’est l’image de Dom Juan qui semble désirer les femmes, mais dont on voit bien qu’aucune des femmes qu’il séduit ne parvient à lui offrir satisfaction. C’est donc que son désir dépasse l’objet désirer, qu’il a soif de quelque chose qui est au-delà d’elles. Mais si on considère que le besoin peut être satisfait, alors que le désir ne le peut pas, alors on tient un bon argument permettant d’affirmer que le désir est bien une certaine forme de marqueur de misère, qu’il serait même a la source d’une misère nécessaire, puisqu’il serait une soif qui ne s’étanche jamais.

Pour autant, il y a un risque que le désir ne soit finalement qu’un caprice. On sait qu’un enfant est capable de vouloir tel ou tel objet uniquement pour éprouver son pouvoir sur ses parents, et manifester sa colère en cas de refus. Le caprice ne porte ni sur l’objet requis, ni sur quelque chose d’essentiellement vital. Il n’est qu’une mise à l’épreuve égocentrique et injustifiée. En ce sens il est comme certaines formes de consommation, l’expression de notre goût pour le superflu. Mais si cette forme d’envie est superflue, on ne peut affirmer que sa non satisfaction puisse être caractérisée comme étant un critère de misère. Ce serait excessif.

Aussi pouvons nous ici affirmer que le désir est ambigu car il possède un caractère définitivement insatisfait, qui peut laisser penser qu’il est marque de misère humaine. Mais pour que ce soit vraiment le cas, il faudrait aussi qu’il porte sur quelque chose d’absolument essentiel pour l’homme. Or pour le moment, il semble plutôt se trouver dans l’ordre des manques superflus et égoïstes.

Le problème, c’est que le classement des manques entrepris dès l’introduction est difficile à mettre en place, dans la mesure où les besoins ne se limitent pas aux strictes nécessités biologiques, peuvent même devenir relativement complexes, et dans la mesure aussi où le désir s’appuie sur des objets repérables et souvent matériels pour exister, ce qui ne peut que brouiller les pistes. Le problème est aussi qu’un même objet peut aussi bien être objet de besoin ou objet visé par un désir. La cigarette est un exemple simple et parlant. Le rapport le plus simple qui finit par exister entre le fumeur et le tabac est un rapport de besoin. Il arrive en effet un moment où le tabac provoque dans l’organisme des phénomènes de manque qui font que l’on fume par besoin, et que chaque bouffée apporte une satisfaction qui fait, certes provisoirement, disparaître ce manque. Dans ce cadre là, le rapport à l’objet est dirigé par des raisons matérielles de manque et de satisfaction directe de ce manque.

Mais la cigarette peut aussi être un objet de désir. C’est particulièrement visible dans les films de Wong Kar Waï, qui utilisent énormément la cigarette comme objet non plus de besoin mais bel et bien de désir. A quoi le perçoit on ? Au fait qu’à strictement parler ses personnages ne fument pas vraiment. Ils se contentent plutôt de tenir leur cigarette, d’avoir des postures liées au fait qu’ils tiennent une cigarette ou bien sont en contact réciproque par l’intermédiaire du don d’une cigarette, ou de l’aide à allumer la cigarette de quelqu’un d’autre. Un des moments emblématique de ce détournement d’un objet vers le désir est un passage de Happy together dans lequel deux amants qui se sont séparés se retrouvent, et le premier geste qu’ils ont l’un envers l’autre, alors qu’ils ont encore un fort ressentiment réciproque, est pour l’un d’entre eux de donner à l’autre une cigarette, et ils se rapprochent l’un de l’autre simplement parce que pour l’allumer, il faut qu’ils se penchent l’un vers l’autre. Dans ces films, la cigarette acquiert donc un statut qui dépasse la simple valeur de l’objet, et le tabac vient combler quelque chose de bien plus profond que le simple besoin métabolique de nicotine, un peu comme si fumer permettait d’accéder à quelque chose d’autre, dont on ressent le manque, mais dont on ne parvient pas à palper la présence.

On constate dès lors que le désir touche à quelque chose qui n’est pas concret, qui se présente comme immatériel. Si le besoin est d’ordre matériel et réclame de mettre la main sur quelque chose pour être satisfait, on voit qu’au contraire le désir ne cherche pas à posséder, mais plutôt à viser, à travers les objets qui lui servent de support quelque chose d’autre. On avait indiqué en première partie que Platon utilisait deux images pour désigner le désir, et on n’en a jusqu’ici révélé qu’une seule. La seconde image, on la trouve dans le Banquet. Au moment de décrire ce qu’est l’amour, Socrate raconte ce que lui avait dit une prêtresse, nommée Diotime. Celle-ci racontait qu’Eros, qui personnifie l’amour, avait eu une naissance un peu particulière. En effet, ses parents s’étaient rencontrés par hasard, lors d’un banquet : Poros , fils de Metis (la sagesse), dieu de l’abondance et de l’esprit du gain était invité pour la naissance d’Aphrodite et en fin de repas, Penia, qui symbolise la pauvreté vient frapper à la porte pour voir si elle peut obtenir quelque chose. Elle voit Poros et réussit à le séduire et à concevoir avec lui un enfant, qui sera donc Eros. Ce mythe rend compte de la double nature du désir : comme il est fils de la pauvreté, il est lui-même porteur de manque. Mais comme il est aussi fils de l’abondance, mais qu’il n’est pas son père, il n’est pas l’abondance ; il est par contre aspiré par l’abondance et la plénitude. C’est pour cette raison que le désir ne trouve jamais satisfaction : il aspire à une plénitude à laquelle il ne peut pas parvenir. C’est pourquoi on retrouve dans le Banquet une image proche de celle du tonneau des danaïdes, puisque Diotime décrit l’amour comme un individu qui en permanence recevrait des richesses dans ses mains mais les perdrait aussitôt, de sorte qu’il n’est jamais pauvre, mais ses richesses ne sont que de passages et ne le mettent jamais à l’abri de la pauvreté.

Mélange de manque et d’aspiration, le désir ne serait donc la marque de la misère que comme un fils est la marque de sa mère. Mais on pourrait finalement se demander pourquoi privilégier l’ascendance maternelle du désir. En effet, faire du désir la marque de la misère, c’est insister sur le fait que le désir soit un manque. Mais on l’a vu aussi, il constitue un formidable élan, jamais épuisé vers une élévation. L’associer à la misère serait oublier la richesse potentielle dont il est la promesse.

La misère a ceci de particulier qu’elle est une situation qui sort de la normale par en dessous pourrait on dire. Aussi, si le désir était la marque de la misère humaine, combler le désir consisterait à revenir à la normale. Or cette manière très normative d’envisager le désir est très discutable. En effet, loin d’être un retour à la normale, le désir est au contraire porteur d’une nouveauté fondamentale, qui en fait quelque chose de nettement détaché du besoin : celui-ci fonctionne de manière répétitive, les besoins réapparaissant cycliquement à l’identique. On voit bien que le désir dépasse ce simple stade. Quand il s’agit de revenir à la normale, alors il est pertinent de parler de manque, mais dans le cas du désir, on va voir qu’il est nécessaire d’utiliser un autre de vocabulaire.

La manière dont nous concevons le désir est intimement liée à la façon dont le mythe des androgynes décrit l’amour dans le Banquet de Platon. On le décrit alors comme le manque d’une unité dont on aurait la nostalgie, puisqu’elle aurait été perdue. Ainsi, aimer serait une sorte de régression vers un « avant » qui nous manque sans qu’on en ait de souvenir. On serait incomplet tant qu’on n’aime pas, mais aimer ne constituerait finalement qu’un retour en arrière. Dans ce cas, si effectivement l’image donnée par le Banquet était juste, il aurait été possible de considérer le désir

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