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e contre, tout contre, la « vraie ».2

C’est bien dire que la réalité « banlieue » ne désigne pas un espace homogène et immuable depuis deux siècles et que, lorsqu’on en parle, il faut bien contextualiser le corpus sur lequel on travaille. L’ouverture de la chronique d’Alain Rey le rappelle judicieusement :

« Bien qu’elles aient rejoint les « cités » dans notre imaginaire, les banlieues se sont muées en quelques décennies, en lieu de bannissement. C’était leur destin, sans doute, puisque le mot banlieue n’est autre que le « ban d’une lieue ». Le ban marquait le pouvoir et l’empire d’un suzerain sur un ensemble de vassaux. »3

Lorsqu’on utilise l’expression « littérature de banlieue », se profilent des œuvres qui peuvent être très différentes dans l’esprit des interlocuteurs puisque cette appellation est commode mais floue et chacun y projette l’espace qu’il a identifié ainsi, porteur d’une expression littéraire. Il y a aussi une seconde raison à cette place centrale de la littérature dont nous parlions car elle est simultanément reflet de situations et ébranlement de certitudes, réservoir de stéréotypes et remise en cause de clichés, espace de rêves

- Il suffit de penser au premier tirage du Gone du Châaba d’Azouz Begag, à celui de Boumkoeur de Rachid Djaïdani, au tout récent Kiffe Kiffe demain de Faïza Guène (40 000 exemplaires depuis l’été). 2 - Alain Rey, « Les banlieues ouvrent le ban », Le Magazine littéraire, n°427, Janvier 2004, p.97. Chronique de langage tout à fait passionnante à lire. 3 - Alain Rey, art. cit., p.97.

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et de cauchemars, de fantasmes et de faits attestés. Un auteur, quel qu’il soit, puise dans son vécu pour transmettre par l’écriture, sous une forme artistique plus ou moins performante, sa position complexe dans le monde où il vit et où cette transmission poétique fait sens. Il établit une relation entre le monde et ses lecteurs et peut aider ainsi − en tout cas de façon plus ludique que par d’autres interventions −, à familiariser avec l’insolite, l’inquiétant, l’étrange. Justement… la banlieue ! Comme l’écrit Tassadit Imache, après la réaction de lecteurs au mot « banlieue », lors d’un débat :

« Dépouillée de ses noms et de ses histoires, de la variété de ses visages et paysages, flanquée d’un don d’ubiquité des brumes de Lille aux vapeurs de Marseille, la voilà réduite et exhibée, toute de béton brut, agencement lassant de blocs et de tours, en ce décor de l’impersonnel, lieu emblématique du vide, du froid, du sale, du pire. Et voici, tels qu’on veut les montrer, ses autochtones abêtis et hostiles ! Terra non grata. Péricoloso é il Populo. Un glissement sémantique plus loin, elle est notre « là-bas » d’aujourd’hui, l’ailleurs inséré subrepticement dans notre ici historique et consensuel, une sorte de presqu’île intérieure, tout en àcoups et précipices de mémoire, l’emplacement intemporel du cauchemar contemporain. A en croire certains prophètes : le côté obscur de l’idéal républicain. »4

Les géographes re-définissent le terme car ils travaillent sur le présent dans une perspective diachronique. Et à ce sujet, Hervé Vieillard-Baron parle de « motcharge », de « mot-piège » en commençant par l’acception médiévale, désuète aujourd’hui, pour cerner l’acception actuelle : celle d’une ceinture urbanisée autour d’une ville qui constituerait le centre de cette périphérie. En sociologie alors « la banlieue » désigne les populations qui habitent cet espace et sont dépendantes du Centre et constituent le monde «des migrations alternantes » de la dépendance.5 Mais on peut également alléger l’appellation plus ou moins infâmante et la « banlieue » devient « nouveaux espaces urbains ». La pluridisciplinarité est dans ce domaine nécessaire comme dans d’autres domaines et favorise la prise en charge de l’étude de ce no man’s land, de ce qui est ni ville ni campagne, de ce qui fait néanmoins frontière. La littérature elle, va au plus brûlant, au plus désespérant, au plus problématique et enrichit l’imaginaire commun, de l’indicible de ces lieux stigmatisés. Dans l’enseignement du français, on parle beaucoup de littérature. On se dit qu’il serait bien d’introduire des « textes des banlieues », mais pour qui ? Pour tous ou pour… les jeunes des banlieues ? On s’étonne alors parfois qu’ils n’accrochent pas à ce geste si méritant de s’intéresser à eux… Il semble que la question ne devrait pas être posée en ces termes car on ne peut concevoir des programmes à deux vitesses quant aux principes généraux et aux textes à inscrire même si chaque enseignant est obligé ensuite d’adapter dans sa classe le cadre général. Tous les élèves ont besoin de partager cet imaginaire des banlieues comme d’autres imaginaires parce qu’il doit faire partie d’un imaginaire commun avec lequel l’Ecole familiarise l’élève de Passy ou de Sartrouville. Pour pouvoir le faire – car l’introduction de nouveaux corpus rencontre la résistance de l’institution et de ses acteurs −, il faut clarifier les différentes composantes des corpus qui désigneraient cette appellation « littérature de banlieue ». C’est ce que se propose de faire cet article.

- Tassadit Imache, « Ecrire tranquille ? », Esprit, n°12, Décembre 2001, pp.38-39. Essai remarquable auquel nous consacrerons notre dernière partie. 5 - Cf. Sa communication orale au colloque du CRTH de l’Université de Cergy-Pontoise, du 24 novembre 2004, « Situations de banlieues ». Notes prises.

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1- Des littératures de banlieue

« La littérature de banlieue » est-elle « nommable » c’est-à-dire tout à la fois apte à être circonscrite et acceptable ? La question se justifie car on a vu ce corpus de textes changer de dénomination. Un des spécialistes incontestés, Alec G. Hargreaves, en donne le paradigme dans un article récent intitulé, « Une culture innommable ? » :

« Ce n’est que dans les années 1970, avec la sédentarisation des populations d’origine maghrébine, que l’on commence à reconnaître dans la vie de celles-ci une véritable dimension culturelle. Depuis lors, les termes servant à désigner ce champ culturel, n’ont cessé de se succéder. « Culture immigrée », « culture beur », « culture franco-maghrébine », « culture issue de l’immigration », « culture de la banlieue », « cultures urbaines », « culture de la rue » : chacune de ces expressions a été le site de débats âpres et parfois confus. »6

Si au terme de « culture », on substitue celui de littérature, on peut enrichir le paradigme de « littératures des cités »7, « littératures des quartiers », « littérature métisse »… et l’obsession taxinomique n’est certainement pas achevée !8 On peut ainsi noter, dans un essai d’Azouz Begag, les appellations qu’on entend volontiers dans les médias : « quartiers sensibles », « zones d’habitat stigmatisées », « périphéries urbaines », « quartiers d’exclusion.»9 Dans l’évolution de la dénomination, l’apparente dé-ethnicisation qui « intégrerait » cette culture dans l’espace de l’hexagone, est tout à la fois négative et positive : elle désigne en réalité une relocalisation cherchant à gommer l’ethnique pour focaliser sur le « géo-économique » ; en même temps, elle prend acte ou fait prendre acte d’un fait : ces « dérouilleurs » ou autres banlieusards sont… des Français et on ne peut plus passer leur existence sous silence. Cette manière de voir est relativement récente et date d’une trentaine d’années. Auparavant, si l’on parlait de « littérature de banlieue », on pouvait faire référence à deux grands ensembles de textes : le premier renvoyant aux XIXe et XXe s., dans une perspective interne franco-française, à un ensemble d’œuvres littéraires ayant fait peu ou prou leur place à ces lieux. On peut énumérer quelques noms comme ceux de Victor Hugo et Eugène Sue, de Didier Daeninckx et Thierry Jonquet, Vladimir Pozner ou Raymond Jean, de Marguerite Duras et Annie Ernaux. Le second ensemble renvoie à un corpus de textes plus récents, corpus francophone cette fois, composé d’auteurs maghrébins, africains, antillais – les Maghrébins et les Algériens en premier lieu surtout car ils furent les premiers à

- Alec G. Hargreaves, (Florida State University), « Une culture innommable ? », in Cultures transnationales de France – Des « Beurs » aux… ? , Hafid Gafaïti (éd.), L’Harmattan, 2001, coll. Etudes transnationales, francophones et comparées, pp.27 à 36. Citation, p.27. Cf. la suite de l’article pour éclairer chaque expression dans leur contexte. 7 - Il est intéressant de constater combien le passage du singulier au pluriel suffit à dire la distance entre centre et périphérie, ville et banlieue, La cité/les cités. 8 - Alec G. Hargreaves, art. cit. p.27-28, note 1 : le critique souligne l’usage, dans le monde anglophone de « postcolonial », « diasporique » et « transnational » mais en précisant bien que cette terminologie n’est guère utilisée en France et que les cultures issues de l’immigration et ancrées dans l’ancienne métropole n’y sont guère étudiées. Il renvoie à son ouvrage : Alec G. Hargreaves et Marc McKinney (dir.), Post-Colonial Cultures in France, Londres/New York, Routledge, 1997. 9 - Azouz Begag, Les Dérouilleurs. Ces

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