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Le Cercle Infernal

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des Rougon-Macquart où, de nouveau, Zola formule dans une préface ses intentions scientifiques. Il projette d'étudier l'interaction entre les "lois de la pesanteur" de l'hérédité et l'influence de l'environnement sur les membres d'une famille dispersée dans les diverses couches de la société. (4) Les deux préfaces, rédigées à peu d'années d'intervalle (la deuxième édition de Thérèse Raquin paraît en 1868, la préface des Rougon-Macquart est datée de 1871), frappent par leurs traits communs: la conception déterministe, l'insistance sur la physiologie et l'influence des milieux. Néanmoins, elles divergent du fait que le facteur héréditaire, si essentiel dans les Rougon-Macquart, n'est même pas suggéré dans la préface de Thérèse Raquin. De fait, les ancêtres des personnages de Thérèse Raquin sont pour ainsi dire inexistants dans l'œuvre. La mère de Thérèse y apparaît comme un élément exotique et le père de Laurent, quant à lui, souligne l'aspect cupide et fruste de son fils. La "fêlure" dont souffrent les Rougon-Macquart Ŕ"La famille n'était pas d'aplomb, beaucoup avaient une fêlure. (…) cette fêlure héréditaire (…) (5) transmise de génération en génération est d'une autre nature dans Thérèse Raquin. Il s'en suit que la folie de Thérèse et de Laurent n'est pas imputable au fardeau ancestral, mais résulterait plutôt d'un engrenage de circonstances dans un milieu favorable à son développement. Ainsi, nous suivons pas à pas les progrès de la maladie grâce à une sorte de travail de dissection où la limite entre la vie et la mort est souvent confuse. "J'ai simplement fait sur deux corps vivants le travail analytique que les chirurgiens font sur des cadavres", ajoute Zola dans sa préface. (6) En outre, il est stupéfiant de constater que les recherches psychanalytiques de Freud et de ses disciples entérinent les observations de Zola, ainsi que nous allons le voir au cours de ce travail. Signalons que les critiques ultérieurs au scandale premier causé par la parution de l'œuvre semblent l'avoir délaissée en faveur des Rougon-Macquart. Parmi ces rares critiques, citons Henri Mitterand (7) qui divise le roman en trois parties selon l'épisode remarquable qui termine chacune d'elles: le meurtre de Camille pour la première, le mariage de Thérèse et de Laurent pour la deuxième et le suicide pour la troisième. Cependant, il semble que le critère invoqué ne convienne pas tout à fait à l'esprit du livre et que les événements, aussi tragiques qu'ils puissent l'être, n'y sont pas primordiaux. Pour ce qui nous concerne, nous préférons une répartition en deux moitiés: la première prenant fin avec le départ du modèle, départ qui détermine

Laurent à revenir vers Thérèse et affermit l'idée de leur mariage. La seconde commencerait avec les premières hallucinations de Laurent jusqu'au suicide. C'est alors que se situe, selon nous, la rupture entre la mise en place des circonstances et la description des phénomènes psychosomatiques des personnages principaux entraînés dans l'enfer de la déraison. Certes, nous n'oublierons pas dans cet essai que Thérèse Raquin n'est pas un exposé de cas cliniques, mais un roman où tous les éléments s'enchaînent inexorablement dans un monde tragique et fascinant. Cependant, les premiers chapitres de ce travail sont consacrés à l'analyse des symptômes pathologiques présentés dans l'œuvre, Zola y ayant remplacé le romantisme et le fantastique par le psychologique et la pathologie. Citons pour commencer l'auteur lui-même exprimant son avis quant à la nature de la folie de ses héros: "On eût dit les accès d'une effrayante maladie, d'une sorte d'hystérie du meurtre." (8) "L'hystérie du meurtre": ces deux termes sont associés par Zola, le premier appartenant au générique des maladies, le second au vocabulaire juridique. Afin de compléter cette description, il conviendrait d'y ajouter un troisième élément: la sexualité. Il semble qu'il existe, dans l'esprit des hommes, des relations étroites entre la sexualité, la folie et le crime. Ainsi, pendant longtemps en France, criminels et fous étaient internés ensemble. En outre, au XVIIIe siècle, les déviations sexuelles étaient considérées comme signe d'anomalie mentale. (9) D'autre part, l'étude et le traitement des maladies psychiques se développent, au XIXe siècle, à partir d'événements judiciaires. Les tribunaux devaient décider si le crime commis résultait d'une instabilité mentale, du degré de responsabilité du suspect et, surtout, du danger que ce dernier constituait à l'égard de la société. Pendant longtemps, de nombreux savants ont attribué névroses et psychoses à un dérèglement du métabolisme des liquides du corps. Cette théorie des tempéraments, conçue par Hippocrate au IVe siècle avant notre ère, est encore à la mode à l'époque de Zola qui en est un adepte fervent. "J'ai voulu étudier des tempéraments et non des caractères", déclare-t-il, "j'ai montré les troubles profonds d'une nature sanguine au contact d'une nature nerveuse." (10) L'histoire de l'hystérie débute également avec Hippocrate qui attribuait les troubles causés par cette maladie à des migrations utérines. (11) Au XIXe siècle, l'hystérie revient à la mode à la suite des recherches de Charcot qui "en fixe une description qui reste le fondement des descriptions actuelles". (12) Néanmoins, cette définition demeure encore vague puisqu'à cette époque le terme désignait de nombreux symptômes: "L'hystérie était arrivée à englober une grande partie de la pathologie nerveuse et mentale." (13) D'autre part, parallèlement à l'esprit positiviste du début du XIXe siècle, la conviction que les phénomènes psychiques étaient d'origine physiologique prend toute son ampleur et le Dr Cabanis écrit à ce sujet: "Le moral n'est que le physique considéré sous certains points de vue particuliers." (14) En Italie, Lombroso avance que les délits sont déterminés par des conditions physiques anormales:

"The study of the causes of crime does not lessen the fatal influence to be assigned to the organic factor, which amounts to 35% and possibly even 40% ; the so-called causes of crime being often only the last determinants and the great strength of (15) congenital impulsiveness the principal cause."

À ces théories s'ajoute la méthode expérimentale de Claude Bernard, selon laquelle les recherches doivent se fonder uniquement sur des observations empiriques, l'intervention du savant se réduisant à la vérification de son hypothèse. Disciple de Claude Bernard, Zola adopte cette théorie, l'appliquant à la littérature, tout en se révoltant contre ces romanciers idéalistes qui "sortent de l'observation et de l'expérience pour baser leurs œuvres sur le surnaturel et l'irrationnel, qui admettent en un mot des forces mystérieuses, en dehors du déterminisme des phénomènes." (16) Thérèse Raquin est une scène sur laquelle évoluent des personnages de la petite bourgeoisie dans leur cadre naturel. Le surnaturel y fait place aux hallucinations, l'irrationnel au délire. La démence est causée non pas par une force miraculeuse, mais par des frustrations, par un processus interne de détraquement nerveux. Nous allons commencer par exposer ces symptômes. Puis, en comparant les manifestations morbides de la maladie de Thérèse et de Laurent à celles de cas réels et à des définitions médicales, nous tenterons d'établir un diagnostic de leur folie.

"Depuis l'âge de dix ans, cette femme était troublée par des désordres nerveux, dus en partie à la façon dont elle grandissait dans l'air tiède et nauséabond de la chambre où râlait le petit Camille."

(1)

II. 1. Les conflits émotionnels

Thérèse – Un cas d'hystérie ?

De constitution saine, Thérèse a partagé durant son enfance la vie calfeutrée de son cousin Camille. Orpheline, elle est élevée par Mme Raquin, sa tante, qui n'essaiera jamais de comprendre la nature de l'enfant. En conséquence, Thérèse souffrira d'un manque constant d'attention et apprendra à dissimuler et à réprimer ses impulsions. Chez sa tante où le petit Camille maladif constitue le centre d'intérêt, elle s'habitue à rester immobile, silencieuse: "Cette vie forcée de convalescente la replie sur ellemême, elle prit l'habitude de parler à voix basse, de marcher sans faire de bruit, de rester muette et immobile sur une chaise, les yeux ouverts et vides de regards." (2) Cet état, anormal déjà chez une petite fille, empirera et se transformera chez la jeune femme en mélancolie, prostration maladive recélant une agressivité refoulée. À cause de cette attitude passive et soumise, Thérèse répond apparemment à toutes les espérances de sa mère adoptive qui n'hésite pas à la marier au fils qu'elle chérit:

"Sa nièce, avec ses airs tranquilles, ses dévouements muets, lui inspirait une confiance sans bornes. Elle l'avait vue à l'œuvre, elle voulait la donner à son fils (3) comme un ange gardien."

Pourtant, Thérèse n'a

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