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Forme Urbaine: Une Notion Exemplaire Du Point De Vue De l'Épistémologie Des Sciences Sociales

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certitudes. Merlin signale à ce propos, que « les concepts utilisés ne sont pas toujours clairs » et que ce flottement « traduit un manque certain de rigueur » (1988: 435), opinion d'ailleurs partagée à la même date par Genestier (1988: 5). Enfin, Burgel ne note pas non plus de progrès sensible dans la définition du terme. Il écrit: « Pénétrer dans l'univers des formes urbaines fait entrer dans un monde flou,

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Département de Sociologie, Université Pierre-Mendès-France BP 47 38040 Grenoble cedex 9, adresse électronique:

dominique.raynaud@upmf-grenoble.fr, chercheur associé au Laboratoire d’architecturologie et de rechercherches épistémologiques sur l’architecture (CNRS UMR 220, Paris).

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où se côtoient les constructions matérielles, les pratiques concrètes, les représentations des habitants et les idéologies des concepteurs » (1993: 161). Qu'un terme ambigu puisse être l'objet d'occurrences fréquentes, à la fois dans les discours et les écrits pendant plus de vingt-cinq ans, ne manque pas de curiosité. Tout discours sur la forme urbaine est-il alors condamné à l'échec ? Pourquoi le spectre de significations du mot « forme urbaine » est-il aussi distendu ? Existe-t-il une communication effective dans la communauté des spécialistes de la ville, ou y constate-t-on plutôt une juxtaposition de monologues ? Qu'en est-il, enfin, de la scientificité du discours sur la forme urbaine ? Autant de questions que pose un terme toujours vivace, et pourtant toujours aussi opaque.

1. Origine de la polysémie Du point de vue de l'analyse conceptuelle, le titre de ce colloque « Langages singuliers ou partagés de l'urbain », appelle une reformulation. On ne saurait en effet comprendre les raisons pour lesquelles une communauté s'est dotée ou non d'un langage intelligible par tous, en s'intéressant uniquement au résultat mais en se focalisant d'abord sur le processus, qui s'exprime plutôt en terme de transformations ou d'inflexions successives du contenu sémantique d'un mot. Les modèles — partiellement (mais non totalement) concordants — de Shannon et Weaver (1949), Eco (1992) et Sperber (1996) nous seront d'une aide précieuse, pour rendre compte du mécanisme élémentaire de cette transformation. 1. Les raisons de la transformation sémantique Supposons que vous soyez en train de lire un article sur la forme urbaine (ce qui n’est pas trop éloigné de la réalité). Vous êtes en position de récepteur (R2); je suis en position d'émetteur (E1). Mais au moment de préparer cet article, je me trouvais moi-même en position de récepteur (R1); alors que Lynch (1976), Pinon (1988) et bien d'autres se trouvaient en position d'émetteur (E0). Si demain vous écrivez à votre tour un article sur le même sujet, vous serez alors en position d'émetteur (E2), face à d'autres récepteurs (R2), etc. Par conséquent, le terme de « forme urbaine » peut être considéré comme un artefact, qui circule dans les consciences au moyen de représentations publiques (graphiques ou phonétiques). Des premiers travaux de l'école italienne à nous, le

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mot s'est transmis selon le schéma: E0 > R0, E1 > … > Ri, Ej > … Qu'il y ait définition initiale du message, ou non, ne change rien à l'affaire: il existe toujours des pertes à chaque opération élémentaire de transmission, qu'elles soient dues à l'encodage, à la ligne ou au décodage (Shannon et Weaver, 1949). Dans le cadre du programme d'épidémiologie des représentations soutenu par Sperber (1996), ces pertes, adjointes à d'autres facteurs, sont à l'origine de l'écart observable entre plusieurs « représentations mentales » liées à la même « représentation publique »: c'est-à-dire, par exemple, la différence entre les significations que nous prêtons — vous et moi — au mot « forme urbaine ». Il va sans dire que toute transmission conditionne quelque parenté entre deux représentations mentales consécutives. C'est pourquoi une transmission peut être définie comme: « Un processus intentionnel ou non, coopératif ou non, et qui entraîne une similarité de contenu entre une représentation mentale chez un individu et un descendant causal de cette représentation chez un autre individu (Sperber, 1996: 139). Cette similarité ne résulte pas d'une réplication pure et simple, car la transmission modifie le contenu. Et selon Dan Sperber, cette transformation s'effectuerait « non pas de façon aléatoire, mais en direction des contenus qui demandent un effort mental moindre et qui entraîne des effets cognitifs plus grands » (1996: 75). On pourrait alors tenter d'expliquer les transformations sémantiques du mot « forme urbaine », de la façon suivante. 1) La transformation résulte des limites de toute communication humaine (cette explication équivaut à reconnaître l'existence de pertes au niveau de l'encodage, du décodage, ou sur la ligne). Ainsi, même si Lynch (1976) écrit de façon limpide, et si je suis parfaitement concentré sur son texte, il n'en reste pas moins que: a) certaines de ses idées auront été mal — ou pas du tout — codées; b) certaines idées, pourtant correctement énoncées, n'auront pas été l'objet d'un décodage optimal de ma part. La multiplication des transmissions élémentaires sur une longue chaîne suffit à expliquer que des déviations infimes au départ, puissent occasionner à terme de grands écarts, par le seul cumul des pertes successives. 2) La transformation est induite par une optimisation du rapport effort/effet cognitif. Une de ces optimisations est liée à la position du locuteur. Tous les locuteurs qui sont amenés à parler de « forme urbaine » ont été formés dans un cadre disciplinaire spécifique. Que nous soyons architectes, ur-

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banistes, historiens, géographes, économistes, sociologues ou psychologues, la compréhension de cette notion — non seulement au sens littéral, mais aussi dans son épaisseur et son intérêt opératoire — dépend directement de notre capacité à la relier au stock des connaissances acquises. Or, ce savoir qui est toujours présent à l'arrière-plan de la réception, exerce en fait deux action contraires: a) il facilite la compréhension du message, en le rattachant à des éléments connus; b) il déforme le message reçu en raison-même du point de vue qui lui est appliqué. Plus concrètement: si les notions de « forme » et de « morphologie » sont déjà connues dans un champ, il y a de grandes chances pour que le terme « forme urbaine » soit infléchi en direction de l'acception disciplinaire du mot. Toute compréhension suppose une action transformante des contenus. 3) Enfin l'emprunt modifiant peut résulter d'une adaptation du message en fonction des valeurs et des intérêts du chercheur — c'est là un phénomène bien étudié par la sociologie des sciences. Une telle analyse s'applique à l'emprunt: l'engouement pour le terme de « forme urbaine » dans les années 1970 peut être interprété en fonction de l'intérêt, puisque l'usage d'un mot récent peut donner une apparence de nouveauté à un discours des plus conventionnels, et augmenter les chances de publication ou la notoriété personnelle, tant au sein de la communauté scientifique qu'au sein du public. L'analyse rend compte aussi du caractère transformant de l'emprunt: un sociologue et un géographe auront tout intérêt à présenter la notion issue d'une autre région épistémique, comme appartenant à la sociologie ou à la géographie. Leur réflexion sera alors perçue comme un progrès effectué dans la discipline, ce qui peut être une nouvelle source de prestige parmi les pairs. On peut relier ce phénomène à l'idée d'un accroissement du « capital symbolique » (Bourdieu, 1976), mais le phénomène a été décrit en d’autres termes par la sociologie des sciences. L'acclimatation d'une notion dans un champ peut d'ailleurs s'effectuer en s'appuyant sur les propos de quelque fondateur de la discipline. Ainsi, Lefebvre (1970) a-t-il sans doute acclimaté l'idée de « forme urbaine » en sociologie, en se référant au concept de morphologie développé antérieurement par Durkheim (1895) et Halbwachs (1938), pour lesquels elle désignait grossièrement l'étude du substrat matériel de la société. Lorsque Grafmeyer (1994) rappelle l'usage du mot « forme urbaine » dans le champ de la sociologie urbaine, c'est encore en s'appuyant sur une re-

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définition de la morphologie proposée par Baechler (1990), qu'il justifie sa lecture2. Ces trois explications (bruit; optimisation cognitive; action modifiante des valeurs et des i ntérêts) ne sont sans doute pas les seules à pouvoir éclairer les transformations qui s'opèrent au cours d'une transmission, mais elles rendent compte adéquatement de ce que le support matériel du message — c'est-à-dire la concaténation des lettres f o r m e u r b a i n e — diffuse mieux

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