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Montesquieu, L'Esprit Des Lois, La Corruption Du Principe De Démocratie

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e leur en faire; la république me demandait

toujours quelque nouvelle somme; je ne pouvais m'absenter. Depuis que

je suis pauvre, j'ai acquis de l'autorité; personne ne me menace, je

menace les autres; je puis m'en aller ou rester. Déjà les riches se lèvent

de leurs places, et me cèdent le pas. Je suis un roi, j'étais esclave; je

payais un tribut à la république, aujourd'hui elle me nourrit; je ne crains

plus de perdre, j'espère d'acquérir. »

Le peuple tombe dans ce malheur, lorsque ceux à qui il se confie, voulant

cacher leur propre corruption, cherchent à le corrompre. Pour qu'il ne voie

pas leur ambition, ils ne lui parlent que de sa grandeur; pour qu'il

n'aperçoive pas leur avarice, ils flattent sans cesse la sienne.

La corruption augmentera pan-ni les corrupteurs, et elle augmentera

parmi ceux qui sont déjà corrompus. Le peuple se distribuera tous les

deniers publics; et, comme il aura joint à sa paresse la gestion des

affaires, il voudra joindre à sa pauvreté les amusements du luxe, Mais,

avec sa paresse et son luxe, il n'y aura que le trésor public qui puisse être

un objet pour lui.

Il ne faudra pas s'étonner si l'on voit les suffrages se donner pour de

l'argent. On ne peut donner beaucoup au peuple, sans retirer encore plus

de lui; mais, pour retirer de lui, il faut renverser l'État. Plus il paraîtra tirer

d'avantage de sa liberté, plus il s'approchera du moment où il doit la

perdre. Il se forme de petits tyrans qui ont tous les vices d'un seul.

Bientôt ce qui reste de liberté devient insupportable; un seul tyran

s'élève; et le peuple perd tout, jusqu'aux avantages de sa corruption.

La démocratie a donc deux excès à éviter: l'esprit d'inégalité, qui la mène

à l'aristocratie, ou au gouvernement d'un seul; et l'esprit d'égalité

extrême, qui la conduit au despotisme d'un seul, comme le despotisme

d'un seul finit par la conquête.

Il est vrai que ceux qui cor-rompirent les républiques grecques ne

devinrent pas toujours tyrans. C'est qu'ils s'étaient plus attachés à

l'éloquence qu'à l'art militaire : outre qu'il y avait dans le coeur de tous les

Grecs une haine implacable contre ceux qui renversaient le gouvernement

républicain; ce qui fit que l'anarchie dégénéra en anéantissement, au lieu

de se changer en tyrannie.

Mais Syracuse, qui se trouva placée au milieu d'un grand nombre de

petites oligarchies changées en tyrannies ; Syracuse, qui avait un sénat

dont il n'est presque jamais fait mention dans l'histoire, essuya des

malheurs que la corruption ordinaire ne donne pas. Cette ville, toujours

dans la licence ou dans l'oppression, également travaillée par sa liberté et

par sa servitude, recevant toujours l'une et l'autre comme une tempête,

et malgré sa puissance au-dehors, toujours déterminée à une révolution

par la plus petite force étrangère, avait dans son sein un peuple immense,

qui n'eut jamais que cette cruelle alternative de se

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