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Stupeur Et Tremblement

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sident. Puis il me montra une porte et m'annonça d'un air solennel que, derrière elle, il y avait monsieur Haneda, le président. Il allait de soi qu'il ne fallait pas songer à le rencontrer. Enfin, il me guida jusqu'à une salle gigantesque dans laquelle travaillaient une quarantaine de personnes. Il me désigna ma place, qui était juste en face de celle de ma supérieure directe, mademoiselle Mori. Cette dernière était en réunion et me rejoindrait en début d'après-midi. Monsieur Saito me présenta brièvement à l'assemblée. Après quoi, il me demanda si j'aimais les défis. Il était clair que je n'avais pas le droit de répondre par la négative. - Oui, dis-je. Ce fut le premier mot que je prononçai dans la compagnie. Jusque-là, je m'étais contentée d'incliner la tête. Le "défi" que me proposa monsieur Saito consistait à accepter l'invitation d'un certain Adam Johnson à jouer au golf avec lui, le dimanche suivant. Il fallait que j'écrive une lettre en anglais à ce monsieurpour le lui signifier. - Qui est Adam Johnson ? eus-je la sottise de demander. Mon supérieur soupira avec exaspération et ne répondit pas. Etait -il aberrant d'ignorer qui était monsieur Johnson, ou alors ma question était-elle indiscrète ? Je ne le sus jamais, et ne sus jamais qui était Adam Johnson.

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L'exercice me parut facile. Je m'assis et écrivis une lettre cordiale : monsieur Saito se réjouissait à l'idée de jouer au golf le dimanche suivant avec monsieur Johnson et lui envoyait ses amitiés. Je l'apportai à mon supérieur. Monsieur Saito lut mon travail, poussa un petit cri méprisant et le déchira : - Recommencez. Je pensai que j'avais été trop aimable ou familière avec Adam Johnson et je rédigeai un texte froid et distant: monsieur Saito prenait acte de la décision de monsieur Johnson et conformément à ses volontés jouerait au golf avec lui. Mon supérieur lut mon travail, poussa un petit cri méprisant et le déchira : - Recommencez. J'eus envie de demander où était mon erreur, mais il était clair que mon chef ne tolérait pas les questions, comme l'avait prouvé sa réaction à mon investigation au sujet du destinataire. Il fallait donc que je trouve par moi-même quel langage tenir au mystérieux Adam Johnson. Je passai les heures qui suivirent à rédiger des missives à ce joueur de golf. Monsieur Saito rythmait ma production en la déchirant, sans autre commentaire que ce cri qui devait être un refrain. Il me fallait à chaque fois inventer une formulation nouvelle. Il y avait à cet exercice un côté : "Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour" qui ne m anquait pas de sel. J'explorais des catégories grammaticales en mutation : "Et si Adam Johnson devenait le verbe, dimanche prochain le sujet, jouer au golf le complément d'objet et monsieur Saito l'adverbe ? Dimanche prochain accepte avec joie de venir Adamjohnsoner un jouer au golf monsieurSaitoment. Et pan dans l'œil d'Aristote !" Je commençais à m 'amuser quand mon supérieur m'interrompit. Il déchira la énième lettre sans même la lire et me dit que mademoiselle Mori était arrivée. - Vous travaillerez avec elle cet après-midi. Entre-temps, allez me chercher un café. Il était déjà quatorze heures. Mes gammes épistolaires m'avaient tant absorbée que je n'avais pas songé à faire la moindre pause. Je posai la tasse sur le bureau de monsieur Saito et me retournai. Une fille haute et longue commeun arc marcha vers moi. Toujours, quand je repense à Fubuki, je revois l'arc nippon, plus grand qu'un homme. C'est pourquoi j'ai baptisé la compagnie "Yumimoto", c'est -à-dire "les choses de l'arc". Et quand je vois un arc, toujours, je repense à Fubuki, plus grande qu'un homme. - Mademoiselle Mori ? - Appelez-moi Fubuki. Je n'écoutais plus ce qu'elle me disait. Mademoiselle Mori mesurait au moins un mètre quatre-vingts, taille que peu d'hommes japonais atteignent. Elle était svelte et gracieuse à ravir, malgré la raideur nippone à laquelle elle devait sacrifier. Mais ce qui me pétrifiait, c'était la splendeur de son visage. Elle me parlait, j'entendais le son de sa voix douce et pleine d'intelligence. Elle me montrait des dossiers, m'expliquait de quoi il s'agissait, elle souriait. Je ne m'apercevais pas que je ne l'écoutais pas. Ensuite, elle m 'invita à lire les documents qu'elle avait préparés sur mon bureau qui faisait face au sien. Elle s'assit et commença à travailler. Je feuilletai docilement les paperasses qu'elle m'avait données à méditer. Il s'agissait de règlements, d'énumérations. Deux mètres devant moi, le spectacle de son visage était captivant. Ses paupières baissées sur ses chiffres l'empêchaient de voir que je l'étudiais. Elle avait le plus beau nez du monde, le nez japonais, ce nez inimitable, aux narines délicates et reconnaissables entre mille. Tous les Nippons n'ont pas ce nez mais, si quelqu'un a ce nez, il ne peut être que d'origine nippone. Si Cléopâtre avait eu ce nez, la géographie de la planète en eût pris un sacré coup.

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Le soir, il eût fallu être mesquine pour songer qu'aucune des compétences pour lesquelles on m av ait engagée ne m'avait servi. Après tout, ce que j'avais voulu, c'était travailler dans une entreprise japonaise. J'y étais. J'avais eu l'impression de passer une excellente journée. Les jours qui suivirent confirmèrent cette impression. Je ne comprenais toujours pas quel était mon rôle dans cette entreprise; cela m 'indifférait. Monsieur Saito semblait me trouver consternante ; cela m'indifférait plus encore. J'étais enchantée de ma collègue. Son amitié me paraissait une raison plus que suffisante pour passer dix heures par jour au sein de la compagnie Yumimoto. Son teint à la fois blanc et mat était celui dont parle si bien Tanizaki. Fubuki incarnait à la perfection la beauté nippone, à la stupéfiante exception de sa taille. Son visage l'apparentait à "l'œillet du vieux Japon", symbole de la noble fille du temps jadis : posé sur cette silhouette immense, il était destiné à dominer le monde. Yumimoto était l'une des plus grandes compagnies de l'univers. Monsieur Haneda en dirigeait la section Import-Export, qui achetait et vendait tout ce qui existait à travers la planète entière. Le catalogue Import-Export de Yumimoto était la version titanesque de celui de Prévert : depuis l'emmenthal finlandais jusqu'à la soude singapourienne en passant par la fibre optique canadienne, le pneu français et le jute togolais, rien n'y échappait. L'argent, chez Yumimoto, dépassait l'entendement humain. A partir d'une certaine accumulation dezéros, les montants quittaient le dom aine des nombres pour entrer dans celui de l'art abstrait. Je me demandais s'il existait, au sein de la compagnie, un être capable de se réjouir d'avoir gagné cent millions de yens, ou de déplorer la perte d'une somme équivalente. Les employés de Yumimoto, comme les zéros, ne prenaient leur valeur que derrière les autres chiffres. Tous, sauf moi, qui n'atteignais même pas le pouvoir du zéro. Les jours s'écoulaient et je ne servais toujours à rien. Cela ne me dérangeait pas outre mesure. J'avais l'impression que l'on m'avait oubliée, ce qui n'était pas désagréable. Assise à mon bureau, je lisais et relisais les documents que Fubuki avait mis à ma disposition. Ils étaient prodigieusement inintéressants, à l'exception de l'un d'entre eux, qui répertoriait les membres de la compagnie Yumimoto : y étaient inscrits leurs nom, prénom, date et lieu de naissance, le nom du conjoint éventuel et des enfants avec, pour chacun, la date de naissance. En soi, ces renseignements n'avaient rien de fascinant. Mais quand on a très faim, un croûton de pain devient alléchant : dans l'état de désœuvrement et d'inanition où mon cerveau se trouvait, cette liste me parut croustillante comme un magazine à scandale. En vérité, c'était la seule paperasse que je comprenais. Pour avoir l'air de travailler, je décidai de l'apprendre par cœur. Il y avait une centaine de noms. Laplupart étaient mariés et pères ou mères de famille, ce qui rendait ma tâche plus difficile. J'étudiais : ma figure était tour à tour penchée sur la matière puis relevée pour que je récite à l'intérieur de ma boîte noire. Quand je redressais la tête, mon regard tombait toujours sur le visage de Fubuki, assise face à moi. Monsieur Saito ne me demandait plus d'écrire des lettres à Adam Johnson, ni à personne d'autre. D'ailleurs, il ne me demandait rien, sauf de lui apporter des tasses de café. Rien n'était plus normal, quand on débutait dans une compagnie nippone, que de commencer par l'ôchakumi, "la fonction de l'honorable thé". Je pris ce rôle d'autant plus au sérieux que c'était le seul qui m'était dévolu. Très vite, je connus les habitudes de chacun : pour monsieur Saito, dès huit heures trente, un cafénoir. Pour monsieur Unaji, un café au lait, deux sucres, à dix heures. Pour monsieur Mizuno, un gobelet de Coca par heure. Pour monsieur Okada, à dix-sept heures, un thé anglais avec un nuage de lait. Pour Fubuki,un thé vert à neuf heures,

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