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Éléments Pour Une Analyse Du Discours De Traduction Au Québec

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Dire que la traduction au Québec ne jouit pas d'une bonne presse, c'est rester bien en deçà de la vérité. Les mauvais souvenirs remontent à la Conquête. L'historien Michel Brunet situe l'origine du mal dans un contexte social précis: «Si la Conquête a fermé plusieurs canaux de promotion aux Canadiens, il faut admettre qu'elle leur a overt une nouvelle carrière: celle de la traduction.»1 Cette constatation n'est pas (seulement) un commentaire ironique sur la nouvelle identité biculturelle de l'ancienne Nouvelle-France; déclaration hargneuse, elle correspond

* Cette recherche s'inscrit dans le cadre de projets subventionnés par le CRSHC et par l'Office de la langue française. Mes remerciements à Lou Nelson et à Paul di Biase. 1. Michel Brunet, les Canadiens après la Conquête, (Montréal, Fides), pp. 24-25, cité par Jacques Gouin dans Meta, (Vol. 22, n° 1, mars 1977).

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Sherry Simon en fait à une certaine réalité historique: «... Tous ces postes de traducteurs sont occupés à l'époque (1794-1812) par des membres de grandes familles seigneuriales plus ou moins déchues (...).»2 Mais quand Léon Lorrain, Pierre Daviault et d'autres après eux présenteront les Canadiens français comme «un peuple de traducteurs», les significations propres et métaphoriques de la traduction se confondront pour exprimer une longue et persistante frustration à l'égard des rapports entre le français et l'anglais au Québec. La traduction, en tant qu'idée et en tant que pratique, semble en effet souvent servir de cible à cette frustration. Mais le discours sur la traduction n'exprime pas que cela. Il est le lieu où s'articulent des questions de frontières, ces dernières étant aussi bien linquistiques que culturelles. Le présent travail a donc pour but de commencer à repérer les points d'intersection entre la pensée sur la langue et la culture au Québec et la réflexion sur la traduction. Ce premier tour d'horizon cherchera à cerner les discours qui abordent explicitement la question des effets de la traduction au Québec. Nous trouvons la matière de cette réflexion dans deux lieux différents: d'une part dans les préfaces et présentations des livres traduits en français et d'autre part dans les textes et essais faisant état de la fonction et de l'influence de la traduction au Québec depuis la Conquête.

Nous constaterons qu'il existe deux discours distincts sur la

traduction, ces deux discours différant selon le lieu où ils sont énoncés. Le premier, plutôt rare et qui concerne la traduction de livres, est axé sur les dimensions culturelles de la traduction. Le second, massif et omniprésent, insiste sur les conséquences linguistiques de la traduction. Il s'agit donc de suivre les avatars de ces discours et d'en définir le mode d'énonciation. I. Préfaces et présentations de livres traduits en français La préface est, depuis la Renaissance, le lieu désigné de la parole du traducteur. Toutefois, l'utilisation de cette tribune n'est pas automatique. La prise de parole du traducteur dépend de plusieurs facteurs: les conventions de l'époque, le genre du texte traduit, les contraintes de l'éditeur, les visées personnelles. Même si le discours préfaciel est de nature rituelle et le plus souvent largement constitué de topoï, il est lié à la fois au contexte idéologique de la traduction et à la perception des attentes du public lecteur. Il a également pour fonction de mettre en évidence le nom du traducteur ou de la traductrice en tant que co-signataire de l'œuvre et ainsi de souligner l'intervention d'une «seconde main» et d'un deuxième contexte culturel dans la préparation du livre.

2. Jacques Gouin, ibid.

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Éléments pour une analyse... Au Québec, peu de traducteurs ont choisi de s'exprimer dans les préfaces des œuvres de fiction, tandis que les préfaces aux romans canadiens traduits du français en anglais sont beaucoup plus fréquentes; celles-ci ont pour sujet prédominant l'importance socio-politique de la traduction littéraire. Les préfaces anglo-canadiennes expriment ce que l'on peut appeler le discours humaniste sur la traduction: se traduire, c'est se comprendre; la compréhension au niveau culturel le plus général est utile, voire nécessaire, au rapprochement politique.3 Les traductions littéraires de l'anglais vers le français publiées au Québec avant 1970 ne sont pas très nombreuses. (Sur les quarantecinq romans canadiens-anglais publiés en traduction entre 1900 et 1970, seulement huit ont été publiés au Québec.) Deux préfaces seulement durant cette époque sont significatives, celle qui précède la traduction du Chien d'or de William Kirby (Montréal, 1884; l'original est de 1877) traduit par Pamphile LeMay et celle (en trois versions) que Pàmphile LeMay a écrite à sa traduction de YÉvangéline de Henry Wadsworth Longfellow. Les deux préfaces rappellent le contexte idéologique dans lequel la traduction se situe. Dans le premier cas (celui d'un roman historique traitant du conflit entre Anglais et Français au Canada et à Montréal tout particulièrement), c'est l'éditeur et non le traducteur qui signe la préface et il présente en trois points les raisons qui l'ont motivé à «entreprendre la tâche onéreuse de faire traduire et publier en français l'ouvrage de Mr. Kirby»: 1) il s'agit d'un superbe hommage aux ancêtres des Canadiens français, hommage d'autant plus remarquable qu'il est de la plume «d'un homme appartenant par le sang et les croyances à une nation qui fut l'ennemie séculaire de notre race»; 2) il s'agit de donner à méditer à nos littérateurs «l'admirable parti qu'un homme, qui pourtant n'a ni notre foi, ni nos sentiments nationaux, et dont la langue maternelle est la langue anglaise, a su tirer d'une courte période de notre histoire»; 3) même si l'auteur est protestant, le sens religieux est mieux rendu que par des auteurs français qui se moquent de la religion. Nonobstant: «L'auteur a bien voulu permettre d'apporter, dans la traduction, quelques modifications d'expressions qui n'étaient pas en harmonie avec l'enseignement catholique.» C'est donc tout le poids de la différence culturelle que l'éditeur fait ressortir; malgré la «sympathie» qu'exprime l'auteur, des interdits empêcheront tout de même le passage intégral du texte original. Cette

3. Voir Sherry Simon, «The True Quebec as revealed to English Canada: Translated novels, 1860-1950», à paraître dans Canadian Literature, 1988.

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Sherry Simon préface peut être avantageusement comparée à celle que Charles G. D. Roberts a écrite quelques années plus tard, en 1890, à sa traduction des Anciens Canadiens de Philippe Aubert de Gaspé. Toutes les deux mettent l'accent sur l'immense distance culturelle qui sépare les deux Canada. Roberts fait cependant preuve de plus de magnanimité et d'esprit de conciliation: le lieu d'où il parle est celui évidemment du pouvoir et ce pouvoir n'est nullement menacé par la simple existence de l'Autre. Under constitutional forms of government it is inevitable that a vigorous and homogeneous minority, whose language and institutions are more or less threatened by the mere preponderance of the dominant race, should seem at times overvehement in its self-assertion. A closer knowledge leads us to conclude that perhaps the extreme of Quebec nationalism is but the froth on the surface of a not unworthy determination to keep intact the speech and institutions of French Canada.4 Pour Roberts, comme pour les traducteurs anglo-canadiens qui vont suivre, la traduction littéraire est une clé qui donnera accès à la vérité de l'Autre. L'énoncé inaugural de cette tradition, formulée par Roberts dans sa préface de 1890, sera repris sous d'autres formes par plusieurs générations de traducteurs: «We, of English speech, turn naturally to French-Canadian literature for knowledge of the FrenchCanadian people.» Comme nous le verrons, l'impulsion que connaîtra la traduction au Québec viendra plutôt du désir de savoir ce que les autres ont écrit sur le Canada français. Le Québec traduira les images de lui-même que les Autres ont choisi de créer. On voit donc un schéma semblable à celui du Chien d'or (et d'un autre roman historique du 19e siècle Antoinette de Mirecourt; ou Mariage secret et chagrins cachés de Rosanna Leprohon, également traduit en français) se répéter dans la traduction de YÉvangéline par Pàmphile LeMay. Il s'agit d'une œuvre de fiction décrivant un événement de l'histoire canadienne (acadienne, en l'occurrence) écrite en anglais et ensuite traduite à l'intention du public canadien-français. Les préfaces de LeMay et (dans la troisième édition) d'Edouard Richard présentent le poème dans le contexte évident de la signification historique de l'expulsion des Acadiens. Edouard Richard confirme l'authenticité du poème de Longfellow et conclut: «Puisque ce poème est fait des souffrances de nos pères; puisqu'il est en quelque sorte comme notre chair; puisqu'il est le plus populaire et le mieux connu chez nos

4. «Introduction» par le traducteur Charles

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