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Andre Gide

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saturé de ces richesses; j'en souhaitais d'autres, sans doute. Et puis, « Blida, petite Rose . . . », je connaissais, hélas, Blida ! Je rendis le livre à mon oncle et lui dis qu'il m'avait, en effet, intéressé. Puis je retournai aux plages, à des études distraites et des lectures oisives, à la vie difficile aussi qu'était la mienne. Le rendezvous était manqué 1.

Visiblement, il ne s'agit pas de l'incompréhension d'un adolescent mal averti — il fut, au contraire, très sensible au paganisme amer, au mutisme obstiné et au lyrisme intermittent qui caractérisent * Cet article représente un chapitre d'un livre à paraître sur Deux tempéraments littéraires: André Gide et Albert Camus qui se fonde surtout sur une étude comparée du Journal &\ des Carnets. Grâce à une bourse du Humanities Council de l'Université de la Floride — que nous tenons à remercier de sa générosité — nous avons pu entreprendre et mener à bien ce travail à Paris. 1 Camus, Rencontres avec André Gide, publié d'abord dans l'Hommage de fa N.R.F., novembre 1951, repris dans les OC, Pléiade, Gallimard, Paris, 1965, t. Il, p. 117.

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la Douleur d'André de Richaud — il ne s'agit pas non plus d'un malentendu, mais de deux tempéraments littéraires différents qui, pourtant, se rencontreront dans maintes préoccupations communes. Au cours de notre étude, nous aurons l'occasion de constater, à plusieurs reprises et textes à l'appui, que Camus goûtait sans honte à l'insolite de la profusion sensuelle là où Gide, attiré par le pouvoir séducteur de la radieuse jeunesse nord-africaine et hanté par les revenants de son passé puritain, devait s'ériger en prédicateur de la libération des sens et en apôtre de la disponibilité et du dénuement. En outre, il manque à Camus le côté ostentatoire et, avant tout, la grimace dans le vice. Nanti des richesses que lui prodiguaient les paysages méditerranéens, et sans trop souffrir de la pauvreté qui l'entourait durant sa jeunesse, il avait le privilège de pouvoir pratiquer sans inhibition des plaisirs plus ou moins innocents, avec une naïve pudeur qui dénotait simplement l'absence de tout exhibitionnisme. Un second «rendez-vous» eut lieu, littéraire toujours, mais plus décisif:

La Douleur 2 me f i t entrevoir le monde de la création où Gide devait me faire pénétrer. Ici se place ma deuxième rencontre avec lui. Je me mis à lire vraiment. Une heureuse maladie m'avait détaché de mes plages et de mes plaisirs. Mes lectures se poursuivaient encore dans le désordre, mais une avidité nouvelle s'y installait. Je cherchais quelque chose, je voulais retrouver ce monde entr'aperçu dont il me semblait qu'il était le mien. [. . .] Entre-temps, je lus tout l'œuvre de Gide et je reçus, à mon tour, des Nourritures terrestres, l'ébranle­ ment si souvent décrit. Mais je le reçus à la deuxième rencontre, on le voit, peut-être parce que j'étais à l'époque de ma première lecture un jeune barbare sans lumières, mais aussi parce que cet ébranlement ne pouvait être, en ce qui me concerne, celui des sens. Il s'agissait d'un choc autrement décisif. Bien avant que Gide lui-même eût con­ firmé cette interprétation, j'appris à lire dans les Nourritures terrestres l'évangile de dénuement dont j'avais besoin 3.

Imbu des idées de Kierkegaard, qu'il pratiquait alors régulièrement, Camus eut à payer la rançon d'une activité exténuante qui contrariait par trop son état de santé chancelant. Ce détachement

2 Roman d'André de Richaud récemment réédité. Cf. à ce propos notre analyse plus détaillée des thèmes et tons annonçant ceux de Camus in les Envers d'un échec. Étude sur le théâtre d'Albert Camus, Paris, Minard, 1967, pp. 12-13. 3 Op. cit., p. 1118 ; c'est nous qui soulignons.

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lucide n'est pas sans rappeler la sagesse kierkegaardienne du bon usage de la maladie. Et à cette même époque de retranchement forcé, l'auteur de la Mort heureuse (inédite) salua en Nietzsche un fraternel pèlerin de l'absolu qui parvint à commuer la méta­ physique en style de vie. Rien d'étonnant donc que la seconde rencontre avec Gide, « le choc » eut lieu non sur le plan de la vie ni sur celui de l'idéologie mais sur le plan esthétique et artistique. Camus lui-même a tenu à préciser, tout en la limitant, l'influence de son illustre confrère :

Avec tout cela, pourtant, il ne fut pour moi ni un maître à penser ni un maître à écrire; je m'en étais donné d'autres. Gide m'apparut plutôt, à cause de ce que j'ai dit, comme le modèle de l'artiste, le gardien, fils de roi, qui veillait aux portes d'un jardin où je voulais vivre. Par exemple, il n'est à peu près rien de ce qu'il a dit sur l'art que je n'ap­ prouve entièrement, bien que l'époque se soit éloignée de cette con­ ception 4.

Toujours en 1937, Camus s'intéressa au théâtre de Gide et adapta à la scène le Retour de l'enfant prodigue 5 . Depuis 1935, on s'en souvient, il déployait à Alger une activité fébrile, travaillant tour à tour à son Diplôme d'études supérieures, faisant un peu tous les métiers pour survivre, mettant sur pied un théâtre (le Théâtre du Travail) et la Maison de la Culture, s'engageant, quinze jours par mois, comme acteur à la troupe théâtrale ambulante de RadioAlger (il y excella surtout comme jeune premier) et préparant l'agrégation à laquelle il ne put se présenter pour des raisons de santé. On sait aussi que, ouvertement communistes ou communisants, les membres du Théâtre du Travail décidèrent, sur l'instiga­ tion de Camus, de dépolitiser leur répertoire et changèrent, de ce fait, de nom. Le nouveau-né fut baptisé Théâtre de l'Équipe.

4 Ibid., pp. 1118-19; c'est encore nous qui soulignons. Camus réitéra cet avis lors d'une interview accordée à Alger au moment où Gide reçut le Prix Nobel. Cf. OC, II, p. 1910. 5 Lorsque Jean Hytier, dans son Gide, écrit qu'« on a pu représenter le Retour de l'enfant prodigue» (p. 198), il fait allusion à cette adaptation de Camus. Celui-ci a probablement assisté à l'une ou l'autre des huit conférences faites à la Faculté des lettres d'Alger rassemblées dans le livre de Hytier publié chez Chariot. Hytier était alors collaborateur et membre du comité de direction de ce centre méditerranéen (Aux Vraies Richesses, 2 bis, rue Charras, c'est-à-dire l'adresse de l'éditeur Chariot) d'où sortirent les deux numéros de la revue Rivages qui, dans leur partie publicitaire, annoncent l'essai sur Gide.

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« Sans parti-pris politique ni religieux 6 » et soucieuse de présenter au peuple algérois des pièces illustrant « les grands sentiments simples et ardents autour desquels tourne le destin de l'homme 7 », la troupe joua dans cet esprit outre la Célestine de Rojas, le Paquebot Tenacity de Vildrac, l'adaptation Copeau/Croué des Frères Karamazov, le Baladin du Monde occidental de Synge, la dite adaptation de Gide 8 . Elle contribua à créer, en même temps que les Nourritures terrestres, le climat d'exaltation lucide qui vit naître Noces. L'âcreté et la douceur des sèves auxquelles goûte l'enfant prodigue, les beautés d'un désert aride qui invitent à la réflexion ces « envers » et ces « endroits » d'une naïveté lucide convenaient bien mieux à Camus que les raffinements déguisés des Nourritures. Sauf erreur, Gide est cité onze fois dans les deux premiers volumes des Carnets, dont deux fois seulement dans le tome premier qui va de mai 1935 à février 1942. Cela prouve que l'intérêt que Camus portait à Gide n'était pas exceptionnel au début de sa carrière. C'est encore en 1937, à l'époque donc de la relecture des Nourritures, que nous trouvons une première note au sujet de leur auteur:

Le christianisme, comme Gide, demande à l'homme de retenir son désir. Mais Gide y voit un plaisir de plus. Le christianisme, lui, trouve ça mortifiant. En ce sens, il est plus « naturel » que Gide qui, lui, est intellectuel. Mais moins naturel que le peuple qui satisfait sa soif aux fontaines, et qui sait que la fin du désir est la satiété (une « Apo­ logie de la Satiété ») 9 .

Dans cette subtile distinction entre le caractère naturel du plaisir chrétien et le caractère intellectuel du désir gidien réside tout l'écart qui, en dépit de son admiration pour l'artiste, séparait dès le premier abord Camus et son aîné. Au fait, le « choc » qu'a provoqué, à en croire Camus, la seconde lecture des Nourritures ne se manifeste dans aucune note des Carnets. Encore faut-il préciser que cela est peut-être dû au fait que, quoique le ton n'y soit jamais très intime, le premier volume des Carnets traduit un peu plus franchement les préoccupations personnelles de Camus alors

6 Programme, OC, I, p. 1690. 7 Vie et convention, OC, I, p. 1690. 8 Pour une vue d'ensemble des thèmes et sujets qui ont pu influencer

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