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L'Etat Et Ses Quartiers De Sylvie Tissot

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nce, réalisation de projet dans un esprit citoyen, valorisation de la proximité et du local comme gage d’efficacité et de démocratie, pratique de la transversalité et de la concertation entre partenaire » . On assiste donc, à partir du milieu des années 80, à une territorialisation de l’action publique et à une redéfinition des politiques sociales.

Partant de ce postulat, Sylvie Tissot cherche, à travers son ouvrage, à répondre à la problématique suivante :

« Comment cette attention exclusive consacrée aux quartiers sensibles a-t-elle entrainé, entre 1985 et 1995, une redéfinition majeure des politiques sociales ? » Comment le quartier s’est construit comme une catégorie de l’action publique ?

Pour y répondre, elle réalisera une enquête à la fois historique et sociologique, en se basant sur des entretiens et une recherche documentaire, afin de retracer la genèse des conditions d’émergence de cette catégorie de « quartiers sensibles » et sur ceux qui furent à son origine pour, ensuite, en mesurer les effets sur l’action publique.

En 1990, le problème des banlieues est apparu comme problème social dans les productions médiatiques et dans les discours politiques suite aux émeutes de Vaulx-en-Velin :

A la suite de la mort accidentel d’un jeune, des affrontements entre les jeunes et la police ont lieu attirant l’attention des journalistes. Mais les articles de presses abordant ce fait divers vont se détacher petit à petit de ses acteurs pour exprimer une nouvelle question sociale celui du problème de la banlieue difficile réclamant ainsi, un traitement politique particulier. Le cas des émeutes de Vaulx-en-Velin va monter en généralité passant d’un problème local à un problème national.

Lors des discussions de la loi d’orientation sur la ville en 1991, qui ont eu lieu à l’Assemblée Nationale et au Sénat, « le mot « quartier » a pris la place des « grands ensembles » et s’est imposé comme terme générique pour désigner l’ensemble des territoires à problème ». A cette catégorie territoriale est rattachée des populations reposant sur une représentation ethnicisée de ses habitants, perçus comme des populations à problème. « En 1991, tout se passe comme si les populations urbaines, à l’instar des territoires, s’étaient fondues dans une catégorie unique et reprise par tous, définie par des critères entremêlés : sociaux (« populations défavorisées », « populations en difficulté »), mais surtout d’âge (« jeunes » et « jeunes de banlieue ») et d’origine géographique et ethnique au détriment des divisions de classes » . En effet, les discours des parlementaires construisent une représentation des quartiers perçus comme dangereux de par la délinquance juvénile et la présence massive des immigrés dans le parc social. Mais le danger ne provient pas seulement des populations jeunes et immigrés, mais aussi de leur concentration. L’Etat veut recadrer l’action étatique autour de lien social et de mixité plutôt que d’inégalité et de redistribution pour traiter le danger des quartiers sensibles.

L’émergence du problème des quartiers se traduit aussi sur l’institutionnalisation d’une nouvelle politique. Cette nouvelle politique est pilotée par la DIV (Délégation Interministérielle de la Ville) dès 1988. Mais au moment où le problème des quartiers est pris en charge par une nouvelle administration, il est investit par un réseau d’acteurs qui ne se limite pas à l’univers administratif et politique. Ce réseau qu’elle va appeler « le réseau des réformateurs » est constitué d’intellectuels, de chercheurs, de statisticiens, de consultants et d’experts. Ils vont contribuer, par leur travail, à la construction savante de la catégorie de « quartiers sensibles » et à la réforme qu’elle engage.

Sylvie Tissot, en s’attachant notamment à la sociologie, met en valeur les idées et concepts qui ont permis de fonder théoriquement la question des « quartiers ». Ainsi, dans son enquête, elle s’intéresse à la sociologie urbaine et plus particulièrement à l’école tourainienne. Ce courant de pensée est représenté par Alain Tourain, François Dubet, Didier Lapeyronnie et Adil Jazouli qui ont travaillé pour le CADIS (Centre d’Analyse et d’Intervention Sociologique). Leur travail au sein du CADIS a été très médiatisé ce qui a permis de promouvoir le paradigme de « l’exclusion ». Aussi, « des chercheurs vont jouer un rôle plus innovant, en forgeant un modèle de description des quartiers d’habitat social qui érige ces territoires en symptômes d’une nouvelle ère historique marquée par l’effacement des conflits sociaux, puis, progressivement, en catégorie générique d’appréhension des problèmes sociaux. » C’est le cas de François Dubet dans son livre la Galère , dans lequel il dégage l’idée que le monde des « jeunes de la galère » est un univers vide et anomique (marqué par une absence de règles). L’auteure critique le schéma de la galère en remettant en cause la méthode d’intervention sociologique de l’auteur et la production de ses résultats. Elle lui reproche son manque d’objectivité et d’avoir construit son enquête selon une « volonté de retrouver les traces d’un modèle construit a priori : une société intégrée, qui fait sens pour les jeunes, certes violent à l’occasion mais dont les conflits sont autant d’étapes vers l’intégration sociale ».

Sylvie Tissot montre à quel point, tout travail scientifique, la méthodologie et la conduite de la recherche déterminent en partie la production des résultats et qu’ils peuvent avoir un impact sur la redéfinition des politiques sociales lorsqu’ils sont repris par l’administration. Ce fut le cas pour le paradigme de l’exclusion et le schéma de la galère dont l’émergence s’est accentué par la publication de ces concepts théoriques dans la revue Esprit.

En effet, cette revue va jouer un rôle important en établissant un lien entre ces notions et la question des banlieues. La revue présente la situation des banlieues comme une expression paradigmatique de l’exclusion mettant en avant la ségrégation urbaine.

Au milieu des années 80, le réseau de réformateur se renforce par l’arrivée des statisticiens qui vont également contribuer à construire la catégorie de « quartiers sensibles » comme catégorie de l’action publique.

Le quartier sensible devient, grâce à la production de chiffre, un véritable « fait social ». En effet, l’INSEE s’allie à la DIV, avec comme idée d’utiliser les chiffres pour effacer les « fantasmes et faire prévaloir la rationalité sur la rhétorique de la sensation» . Ces chiffres vont permettre également d’établir une cartographie du problème des banlieues en zone prioritaire et en zone urbaines sensibles. Le travail d’expertise de la part des statisticiens va contribuer à « construire » la réalité du « problème » des banlieues à partir d’un ensemble d’indicateurs statistiques. Cependant, comme le note Sylvie Tissot, « comme la théorisation, la quantification a donc été une étape cruciale pour les réformateurs. Toutefois, le rôle que jouent les chiffres dans la construction de cette catégorie de l’action publique n’est pas univoque. On est tenté d’y voir l’indice d’une plus grande rationalisation. Et certes, la production des chiffres donne plus de lisibilité à la question des « quartiers sensibles » . Ainsi, celle-ci comporte des limites non-négligeables :

- la quantification ne peut mener à une plus grande rationalisation que si elle ne nuit pas aux intérêts des protagonistes de la politique de la ville. L’usage des chiffres dépend de ceux qui vont les utiliser.

- les chiffres ne sont pas toujours porteurs d’une grande objectivité. Le discours scientifique peut mener à une dramatisation du problème des quartiers (plus de 500 quartiers et 3 millions d’habitants sont confrontés aux problèmes des banlieues). Mais encore une fois, la forme et le degré pris par la rationalisation dépendent fortement des intérêts des animateurs de la politiques de la ville et en particuliers, des élus.

Ainsi, l’auteure montre comment les sciences sociales, de façon qualitative et quantitative, ont intégré la politique de la ville.

La catégorie de quartiers sensibles s’est instaurée dans les dispositifs d’action publique, engendrant ainsi une volonté de moderniser les services publics. Cette modernisation des services publics devient un mot d’ordre des gouvernements de gauche comme de droite. Il s’agit de réformer l’Etat et son mode d’intervention en le modernisant et en le décentralisant. En 1988, Michel Rocard appelle au renouveau du service public. En 1990, la ville apparait comme le lieu dans lequel il faudrait s’efforcer de moderniser l’Etat. Mais c’est en 1993, que la modernisation des services publics est incorporée aux missions de la DIV.

Il y a l’idée d’un lien étroit entre la question des « quartiers sensibles » et la modernisation de l’Etat qui bénéficie en outre d’une légitimation d’ordre plus scientifique (grâce aux études, rapports et théories apportés par les savants qui contribue à l’entreprise réformatrice). Cette légitimation intervient en 1991, lors de la création par la DIV, du comité d’évaluation présidé par Jean-Michel Belorgey. Ce comité d’évaluation a contribué à l’émergence et au renforcement du réseau de réformateurs, notamment par la commande de plusieurs études et rapports, et par l’organisation

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