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Peut -On Se Fier De l'Expérience

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innocente ». Elle est le résultat de notre capacité à discriminer certaines choses et à en laisser de côté d’autres. Cela se révèle notamment à travers le filtre du langage. Le linguiste Gleason a pu montrer que les langues modèlent la manière de classer les couleurs et d’établir des regroupements entre elles. Pour se rendre compte de ce que nous percevons, pour que l’expérience ne soit pas muette mais parvienne à une existence pleinement consciente sur laquelle nous pouvons exercer notre réflexion, il faut un cadre linguistique. Et ce cadre est fonction de la langue, de la culture dans laquelle nous avons été éduqués. Enfin, la troisième détermination est celle de l’individualité. Il est bien évident que nous ne sommes pas tous identiques. Même à l’intérieur d’une société donnée, les individus ne sont pas tous alignés sur le même registre perceptif. Non seulement il y a dans chaque société des groupes qui ont des caractéristiques les distinguant des autres, mais même à l’intérieur de chaque groupe, on trouvera d’autres groupes et ainsi de suite jusqu’à en arriver à l’individu. Celui-ci n’est jamais d’ailleurs tout à fait le même. Il change avec l’âge. Son tempérament, son caractère, son éducation particulière et son expérience accumulée, tout cela forme un ensemble qui définit sa propre personnalité, laquelle comportera toujours quelque chose de mystérieux, de non analysable. Cette subjectivité de l’expérience semble indépassable. Certes, si nous nous limitons à ce qu’il y a de commun à notre espèce, nous pourrons atteindre une certaine objectivité : on appellera « objective » l’expérience que peuvent avoir tous les êtres humains. Encore faut-il, pour que cette expérience « objective » humaine ne reste pas purement virtuelle, se donner un cadre culturel commun. Mettons qu’à l’intérieur d’un groupe humain partageant la même culture, l’expérience soit à peu près la même : il y aura alors une objectivité de l’expérience qui sera produite par cette configuration à la fois biologique et culturelle. De sorte que nous devons distinguer plusieurs notions. D’un côté, il y a ce que nous pourrions appeler « le Réel ». le Réel est ce qui existe indépendamment du sujet, ce qu’il rencontre et qui s’impose à lui. Mais dès lors que nous rencontrons le Réel, il se transforme en « réalité ». La réalité est ce dont le sujet est conscient. Le sujet distinguera d’ailleurs progressivement ce qui est valable pour d’autres que lui et ce qui est seulement vécu par lui. Il y a un fond subjectif qui est la « réalité subjective », faite d’émotions de sensations, de ressentis. A partir de cette réalité subjective première (au sens à la fois chronologique et ontologique), se constitue une « réalité objective », c’est-à-dire une représentation du Réel qui se donne comme valable pour tous, en tout cas pour tous les membres du groupe. L’expérience se situe dans ce cadre objectif. C’est d’ailleurs lui qui nous permet de réaliser que nous avons aussi une expérience plus profonde, celle d’une réalité « subjective », qui est plus ou moins accessible à notre propre conscience. Il y a une sorte d’expérience « antéobjective », « pré-objective », mais qui est difficile d’accès puisque ce qui la rend possible pour nous, c’est le filtre « objectivant ». Mais nous pouvons l’approcher et la vivre lorsque nous laissons de côté la conscience réfléchie pour tendre vers le ressenti. L’expérience est donc subjective, en ce sens qu’elle ne nous donne jamais accès au Réel, mais toujours à une image de ce réel qui est la réalité. Paradoxalement, l’expérience la moins « subjective » est l’expérience de la subjectivité elle-même. Car quand nous vivons notre ressenti, nous n’avons pas affaire à une réalité qui serait autre que le Réel, nous sommes dans le Réel ultime, celui à propos duquel il n’y aurait pas de sens de faire la distinction habituelle entre ce qui est « en soi » et ce qui est « pour moi », puisqu’il n’y a pas à proprement parler d’objet. Mais dès qu’il y a objet, c’est-à-dire une réalité posée extérieurement au sujet, il y a subjectivité au sens de « déformation » du Réel en réalité. L’expérience a donc deux pôles, un pôle subjectif qui ne connaît pas la distinction sujet-objet et un pôle objectif qui reste tout de même toujours subjectif puisque incapable par principe de nous donner le Réel. Ce que montre bien à sa manière la démarche du doute cartésien. On sait que Descartes veut tout remettre en question afin de trouver éventuellement un fond qui soit à l’abri de toute critique. Or l’expérience peut être remise en question en tant qu’elle se donne comme un contenu objectif. L’hypothèse du malin génie nous montre bien qu’en effet, il se pourrait que le contenu « représentatif » de mes idées soint faux. Je crois voir cette pièce, mais il se pourrait qu’il n’y ait pas de pièce. Par contre, il ne se pourrait pas que je ne vois pas de pièce au moment où je la vois. Si je peux douter de la valeur objective de mon expérience, je ne peux douter de la réalité subjective de mon expérience. Là je suis dans le Réel, puisque je ne suis pas dans la réalité objective. C’est sur cette prise de conscience de la réalité absolue de l’expérience que s’appuie l’affirmation du cogito. Mais cela laisse du coup complètement douteux, à ce stade, la valeur de l’expérience « objective ». Car ce que je voudrais surtout, c’est pouvoir affirmer que ce je perçois existe, et pas seulement que j’existe le percevant.

Nous avons donc montré en quel sens on peut d’abord se défier de l’expérience : en ce sens qu’elle ne nous donne, dans son pôle « objectif » qu’une image finalement subjective d’un Réel qui reste au-delà de ce que nous pouvons nous en représenter.

Mais il y a une deuxième raison qu’il nous faut aborder rapidement pour laquelle nous ne devrions pas nous fier à l’expérience. L’expérience, c’est en effet aussi, en un sens second, ce que nous tirons de l’expérience. Si nous avons éprouvé plusieurs fois la même réalité, nous avons acquis une expérience. Quelqu’un qui a vu une fois ou deux la mer n’a pas vraiment l’expérience de la mer. Par contre le pêcheur qui « prend la mer » tous les jours et qui a perçu des centaines voire des milliers de fois la mer sous des formes différentes, celui-là peut dire qu’il en a l’expérience. Seule une accumulation d’expériences précises peut donner finalement de « l’expérience ». Encore que l’on voit bien que la simple perception ne suffit pas. Si le pêcheur a acquis une expérience, c’est que son métier exigeait de lui qu’il fasse attention à ce qu’il vivait, qu’il le perçoive très précisément, qu’il s’en souvienne, qu’il en tire un enseignement. Et on voit bien que les « hommes d’expérience » se débrouillent en effet bien mieux que ceux qui ne se fient, ou ne peuvent encore se fier, qu’à des connaissances « théoriques ». Mais c’est ici justement que l’on est en droit au contraire de se méfier de l’expérience. C’est-à-dire de cette tendance à croire que ce qui s’est déjà produit se reproduira. Car c’est le principe de ce que l’on appelle « l’expérience ». On ne peut apprendre de l’expérience que si l’on croit en la répétition de l’expérience. Mais cette croyance ne peut être fondée sur l’expérience elle-même : l’expérience nous « informe » d’une certaine réalité, elle ne nous dit pas que cette réalité se reproduira. Le soleil se lève à l’Est et se couche à l’Ouest : c’est une expérience. Nous pensons qu’il en sera toujours ainsi : c’est une croyance. Peu importe, dira-t-on, puisque c’est bien ce qui se passe. Mais ce qui se passe, c’est que le soleil, pour des raisons que nous ignorons, se comporte toujours de la même manière. Tant que nous ignorons ces raisons, nous en restons à une croyance. Certes, dans de nombreux cas, cette croyance se révèle salutaire. Mais il arrive qu’elle ait des effets négatifs : elle nous maintient dans la fausse sécurité de l’habitude, de la routine. Ce qui s’est déjà produit plusieurs fois se reproduira, voilà qui peut nous induire en erreur. Si la situation change, nous ne comprendrons pas pourquoi. S’il faut changer de manière de faire, nous hésiterons et nous n’oserons pas. Car nous ne savons pas assez ce qui se passerait. Nous craindrons de changer. « Notre esprit a une irrésistible tendance à considérer comme plus claire l'idée qui lui sert le plus souvent » disait Bergson. L’expérience nous asservit à l’attente du même, alors que la vie est changement et adaptation. De ce point de vue, l’expérience peut être mauvaise conseillère. Elle fait croire à ceux qui en sont pourvus qu’ils maîtriseront toujours la situation car il ne pourra rien arriver dont ils n’aient pas déjà eu l’expérience. L’expérience crée sa propre mythologie, le mythe de l’éternelle répétition des choses. Et celui qui croit au mythe risque bien d’être très vulnérable lorsque la réalité présentera d’autres aspects. En outre l’expérience détourne de la véritable recherche des causes, puisqu’il suffit de savoir qu’elles se répéteront, que certaines consécutions se reproduiront.

Nous voilà donc devant les raisons pour lesquelles il ne faudrait pas se fier à l’expérience. Raisons qui pourraient nous convaincre si ce n’était leur caractère quelque peu unilatéral. Car, somme toute l’expérience ne peut être abandonnée ni même reléguée dans un rôle tout secondaire.

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