“Sensation”, Cahiers de Douai, Rimbaud
Commentaire de texte : “Sensation”, Cahiers de Douai, Rimbaud. Rechercher de 54 000+ Dissertation Gratuites et MémoiresPar odournes • 24 Mars 2026 • Commentaire de texte • 1 453 Mots (6 Pages) • 3 Vues
Texte 13 “Sensation”, Cahiers de Douai
Introduction :
- Dans une lettre datée du 24 mai 1870, A. Rimbaud, âgé de 15 ans et demi et élève en classe de rhétorique au collège de Charleville Mézières, s’adresse à un poète parnassien célèbre, Théodore de Banville en ces termes :
« Cher Maître, Nous sommes aux mois d'amour ; j'ai presque dix-sept ans. L'âge des espérances et des chimères, comme on dit, — et voici que je me suis mis, enfant touché par le doigt de la Muse, — pardon si c'est banal, .[…] Dans deux ans, dans un an peut-être, n'est-ce pas, je serai à Paris.
— Anch'io, messieurs du journal, je serai Parnassien ! »
Il joint à cette lettre pleine d’enthousiasme un court poème de huit vers, constitué de deux quatrains d’alexandrins en rimes croisées, qui ne comporte pas encore de titre, mais simplement trois petites croix en guise de titre. Ce n’est qu’en octobre 1870, au moment où il est en fugue chez Georges Izambard, son professeur de français, à Douai, qu’il intitule ce même poème « Sensation ».
Ce poème en apparence très simple est un poème du départ, départ en poésie mais aussi départ pour un ailleurs. Le poète s’y décrit comme un promeneur qui rêve de s’évader dans une nature qui lui procurera des sensations physiques et un sentiment de bonheur.
Mouvement :
- 1 : Une promenade estivale rêvée qui procure des sensations (premier quatrain)
- 2 : Des sensations qui introduisent un rêve de bonheur et d’amour (deuxième quatrain)
Analyse de détail :
Mouvement 1 : Une promenade estivale rêvée qui procure des sensations
- « Sensation » est un titre qui annonce la présence des sens, ce que confirmera la suite du poème. Le singulier est étonnant car de nombreuses sensations sont en éveil. Le poète exprime ainsi une unité, comme si les différentes sensations constituaient une seule sensation harmonieuse.
- Le poème s’ouvre sur l’évocation poétique d’une saison idéale, l’été. En un hémistiche, le poète pose le cadre temporel de la promenade, promenade qui semble vouée à se répéter comme le montre le déterminant pluriel « les » au v.1. La présence du poète est explicite à travers le pronom « je ».
- La nature est omniprésente dès le début avec un champ lexical fourni (« sentiers », « blés », « herbe », « vent »)
- Le poète se présente en mouvement à travers un verbe d’action « irai » qui n’est suivi d’aucune destination précise. Le poète ne va pas vers un endroit mais « dans », comme s’il était intégré à cette nature. Le CC de lieu « dans les sentiers », donne plutôt l’idée de chemins infinis comme le suggèrent les pluriels.
- Par ailleurs, ce verbe est conjugué au futur de l’indicatif, comme le sont tous les autres verbes du poème. La promenade n’est pas réelle mais désirée, rêvée et présentée, par le biais du mode indicatif, comme certaine.
- Le cadre naturel de cette promenade rêvée, lancée par le nom « sentiers », se prolonge avec les noms « blés » et « herbe » qui sont à l’origine de sensations tactiles du poète. Ce cadre est présenté très simplement avec des mots très courants.
- Picoté donne l’idée d’un contact peut-être un peu vif mais doux malgré tout avec la nature. Aucune idée de souffrance dans ces picotements mais plutôt l’idée que le corps est vivant, comme la nature d’ailleurs. L’adjectif « menue » (v.2) caractérisant le nom « herbe » exprime une naissance, celle d’une nature printanière qui commence à pousser. Une harmonie entre le poète et la nature se fait ainsi sentir.
- L’adjectif « rêveur », placé en tête de vers et isolé par la virgule traduit un état d’âme propice au bien-être dans la nature.
- Enfin, au niveau des sensations, on trouve également une métaphore chère à Rimbaud, celle de l’assimilation de plusieurs éléments, ici l’eau et l’air : « je laisserai le vent baigner ma tête nue ». Cette métaphore évoque une fusion des éléments naturels qui sont en harmonie pour ne former qu’un tout, propice au bonheur d’être dans la nature.
- Le mot « pieds », qui clôt le vers 3, renvoie au corps et à la sensation tactile agréable traduite par le verbe sentir et le nom fraîcheur
- Enfin au vers 4, avec le verbe laisser, le poète donne l’idée d’un abandon de soi dans la nature et l’assonance en [è] de voyelles claires donne à entendre cette harmonie. .
Conclusion du 1er mouvement : on voit que le « je » qui parle est un être sensoriel et sensuel qui est en fusion avec la nature. On a l’impression que Rimbaud s’émancipe du modèle romantique qui fait de la nature un objet de contemplation. Le poète fait ici l’expérience de sa liberté à travers ses sensations. La nature révèle le corps du poète, sa vitalité, son existence au monde, sa nouvelle naissance.
Mouvement 2 : Des sensations qui introduisent un rêve de bonheur et d’amour
La seconde strophe s’intéresse davantage aux sentiments abstraits du poète.
- Le quatrain s’ouvre avec 2 négations, celle de la parole « je ne parlerai pas » et celle de la pensée « je ne penserai rien », comme si le poète devait faire le vide en soi pour faire le plein d’amour.
- La conjonction de coordination « mais » introduit un sentiment : « l’amour infini » qui rejoint un autre infini, celui de la nature évoquée.
- Ce sentiment qui submerge le poète en lui « mont(ant) dans l’âme » peut représenter la quête du premier amour, de la sensualité.
- Le verbe monter peut renvoyer à l’ivresse, comme celle d’un vin qui monte à la tête ou celle de la sève qui monte dans les arbres.
- Le rapprochement physique avec la nature de la première strophe peut donc être lu comme un contact sensuel, toutes les sensations physiques font naître un sentiment : « l’amour infini ».
- L’arrivée de l’amour souligne la présence du registre lyrique dans l’ensemble du poème. L’abondance de la première personne, l’importance donnée aux sentiments personnels et exacerbés peuvent rapprocher cette œuvre de jeunesse des influences romantiques du jeune Rimbaud dont le poète cherche malgré tout à s’émanciper.
- La reprise au vers suivant du verbe « j’irai », cette fois accompagné de la conjonction « et » permet de donner l’idée d’un mouvement enthousiaste, vers l’avant, comme si le poète faisait la liste de toutes les choses qu’il fera une fois libre.
- L’adverbe « loin », immédiatement repris et renforcé « bien loin » traduit le besoin d’émancipation et de liberté du jeune homme.
- Cette liberté est représentée par la figure du bohémien à laquelle le poète s’identifie par une comparaison simple : « comme un bohémien ». Notons l’accentuation du mot par la diérèse : « bohémien ». Le poète se présente comme un point mobile dans l’univers.
- L’idée de voyage tient ici davantage du voyage introspectif (=à l’intérieur de soi), au retour à la nature, qu’au voyage pour aller quelque part. On voit clairement qu’aucune destination n’est mentionnée dans le poème. En revanche, le chemin est précisé au début du poème : « dans les sentiers », puis au dernier vers « Par la Nature ».
- Donc le poète se retrouve dans le contact avec la nature. La mise en valeur de l’adjectif « heureux » accentue le bonheur qu’il éprouve à penser à sa fugue.
- La comparaison finale « comme avec une femme » féminise la nature qui est elle-même l’objet d’une personnification, comme le montre, au v.8, la majuscule. Ainsi, en se rapprochant physiquement de la nature, de l’état naturel, il est également en recherche d’une conquête féminine.
- Le denier vers propose une coupe après la quatrième syllabe, comme si la suite de l’alexandrin devait être présentée d’un seul tenant : 4//8, comme pour faire entendre un soupir d’aise, d’extase…
Conclusion : Le poète se montre comme un point mobile dans l’univers où le vide (absence de parole, de pensée) n’est qu’un préliminaire pour faire émerger en soi l’amour. Ce poème présente une triple quête, celle de la nature, de la liberté et du bonheur. Le poète, en présentant la nature comme un espace concret, physique qui donne vie au corps s’émancipe de la tradition romantique. Mais il s’émancipe aussi en créant un poème, en trouvant une voie qui lui permet de trouver une voix, celle d’un poète sensoriel, sensuel qui veut éprouver sa liberté, peut-être pour se libérer des contraintes pesantes d’une vie familiale et provinciale qu’il cherche à fuir et qu’il fuira par la suite.
...