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Enquête Ethnologique : "Le Luxe à La Québécoise"

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les dynamiques d’interactions et constructions sociales dans un contexte luxueux ; de voir comment le standing d’un lieu peut influer sur son appropriation par les gens qui le fréquentent, sur la façon dont ils se mettent en scène ;

- Par ailleurs, je voulais tenter de comprendre ce qui a fait passer ce lieu d’édifice commercial notoire à symbole identitaire de Québec, et comment cette transition influe-t-elle sur les codes sociaux du lieu[3].

D’abord simple cliente à dire vrai, c’est peu à peu avec ces interrogations en tête que je me rendais régulièrement au bar du Château, des mois de février à avril, en modulant mes jours et heures d’observation, et en discutant de façon informelle avec quelques serveurs et clients.

Dans ce rapport, fruit de mes observations et analyse conjointes, j’ai dans un premier temps cherché à revenir sur les problématiques spécifiques du lieu, pour voir ensuite de quelle manière elles peuvent déterminer son fonctionnement. A la suite de quoi, il m’a paru important de consacrer une partie à une certaine prise de recul vis-à-vis des réflexions fournies.

Un objet d’étude intriguant

Une présentation inédite

« Perché sur le Cap-Diamant, le château Frontenac, du nom d’un flamboyant gouverneur de la Nouvelle France, est à Québec ce que la Tour Eiffel est à Paris : le symbole et la fierté d’une ville. Fait surprenant pour une icône nationale : né de la volonté de développer le tourisme de luxe à Québec, c’est un hôtel depuis son ouverture en 1893. »[4]

Cette description est intéressante car elle met le doigt sur un point intéressant et constitutif du Château Frontenac. Il a été objet commercial et touristique avant de devenir objet identitaire de Québec. D’ordinaire, les choses semblent suivre une trajectoire inverse : un édifice devient touristique parce qu’il est emblématique de la ville, du fait de sa beauté, son histoire, son architecture etc.

En conséquence, il est un point de ralliement de tous les touristes de Québec ; s’y mêlent ceux qui y séjournent, a priori des gens aisés et aspirant à un certain luxe, et les « simples » visiteurs, avides de l’ambiance et la beauté du lieu.

Le point de conjonction de ces deux clientèles, c’est le bar du Château, le Saint Laurent. Accessible à tous, il est situé dans l’hôtel, et qui veut s’y rendre est accueilli comme tout résident de l’hôtel, avec la mise en scène voulue par un tel établissement.

Une mise en scène frappante

Si touristique que soit Québec, c’est une ville où la simplicité est de mise. Peu d’ostentatoire pour beaucoup de convivialité. Y règne « une atmosphère chaleureuse et bon enfant »[5]. Alors lorsque l’on passe ce sas incarné par les portes dorées de l’hôtel du Château, c’est une autre image de Québec qui se présente au voyageur.[6] Portiers, meubles dorées, grands couloirs tapissés… tous les artifices du luxe traditionnel sont réunis.

L’accueil des serveurs au bar, simultanément en anglais et en français, renforce ce standing donné par le décor luxueux, définissant d’emblée la clientèle comme étrangère.

Avant de pouvoir s’installer, cette clientèle est amenée à choisir sa place en fonction des différents attraits du bar : cheminée, vue sur le fleuve Saint Laurent ou salon à l’ambiance plus tamisée. Certains clients se prennent au jeu, prenant le temps de la réflexion, « visitant » ce bar, avant de choisir la place qui leur convient le mieux.

A cette étape, une première scission s’opère entre les « simples » visiteurs du Château et les habitués. Ces derniers vont souvent couper la parole du serveur pour leur indiquer qu’ils préfèrent aller dans le petit salon, qui semble être réservé aux initiés, à ceux qui ont déjà épuisé les « attractions » du bar que sont les feux de cheminée et cette vue imprenable sur le cours d’eau. Ils obéissent par là à l’un des codes du luxe : le secret. A ce propos, voici une description du luxe donnée dans un article tiré de Marketing magazine : « On sent bien l'importance de la notion de rareté, par opposition au ’mass’. (…)C'est ce qui a trait à l'exception, à la discrétion, au savoir-faire. C'est aussi du temps volé dans un bel endroit. »[7]

Un objet luxueux n’est pas à vulgariser, sans quoi il perd de sa valeur. Si le bar, par son offre marchande, démocratise son offre (les prix n’étant pas si élevés que cela considérant le standing de l’hôtel), il conserve, par la disposition des salles, sa qualité d’endroit « réservé ».

Des jeux de construction sociale et identitaire à passer au crible

Ce double contexte d’objet symbolique et de luxe influe sur ce que les gens viennent chercher à l’hôtel. En se postant à l’entrée, on se rend compte que nombreux sont ceux qui sont arrivés là parce que leur guide touristique les y a conduits, et qui décident de revenir un peu plus tard, une fois changés et « parés » pour l’occasion.

Cette « contrainte » imposée par le décorum du lieu suscite une sorte de dédoublement dans l’attitude des gens. D’un côté, en suivant un même code d’apparences, traduit par l’expression vestimentaire, ils cherchent à ne pas dénoter ; ils aspirent à une sorte d’anonymat dans le flot du lieu. De l’autre, la disposition circulaire de la salle principale[8] incite les clients à s’observer mutuellement. Nombreux sont ceux qui balaient la salle du regard, qui s’attardent sur les nouveaux arrivants... Le regard, comme procédé d’identification de l’altérité[9], se fait caution ; il valide tacitement l’appartenance de tel ou tel client à la « caste » formée par la clientèle fortunée de l’endroit.

Toutefois, certains éléments conjoncturels viennent nuancer cette imprécation sous-jacente à toujours devoir se fondre dans le décor…

II. Dans la pratique, un enchevêtrement des codes sociaux

Les paradoxes de l’ambiance

Bien sûr, il y a cette logique immanente des jeux d’apparences. Néanmoins, l’un des serveurs avec qui j’ai pu discuter a dit : «Il ne faut pas oublier qu’on est à Québec ! » Que voulait-il dire par là ?

Il faisait en fait allusion aux deux écrans de télévision accrochés aux murs de la salle principale. Branchés continuellement sur la chaîne sportive, j’ai observé que, contrairement à d’autres bars plus « conviviaux », là, les gens regardent assez peu ces écrans. Bien sûr, ils attirent l’œil, mais rares sont ceux qui s’y attardent, si ce n’est les serveurs.

« Quand il y a un match de hockey, c’est comme pour vous le soccer, c’est important, on veut suivre ce qui se passe. Alors c’est vrai que nous les serveurs, surtout qu’on est quasiment tous des hommes, on jette souvent un coup d’œil, ou on se tient au courant. Mais les gens qui viennent ici s’en fichent généralement, ce n’est pas leur sport national à eux. »

Quoiqu’il en soit, il est sensible que ces images sportives décontractent un peu l’ambiance du lieu. Elles dénotent avec le côté « musée » de l’endroit.

« Honnêtement, nous, nous sommes venus visiter le bar. On nous a dit que la salle était très belle et la vue aussi, alors voilà, on est passé. Mais au final c’est assez agréable de rester ici et de profiter de l’ambiance ; c’est pas trop hautain. » Ce que les dires de cette cliente française traduisent ici, c’est que le Saint Laurent se présente comme une sorte d’institution ; on y va « pieusement » comme on irait visiter une église. Et des éléments de désacralisation de cette institution tels que les écrans de télévision facilitent l’appropriation que les non habitués peuvent se faire de l’endroit, parce que ce sont des objets qui reprennent le code de fonctionnement de bars plus « traditionnels ».

Saisonnalité de l’organisation spatiale

Cette appropriation se manifeste notamment dans les fonctions que les gens projettent sur le lieu suivant les saisons.

Ayant commencé cette enquête de terrain en hiver, j’ai pu m’apercevoir qu’alors, les tables les plus prisées étaient celles jouxtant les feux de cheminée cerclant la salle. « L’hiver froid, les feux de cheminée, ça va ensemble. On ne cherche pas à être prêt du feu pour se réchauffer mais parce que ça donne l’impression d’être comme à la maison. On est assis, tous ensemble autour du feu, on est à l’étranger, et en même temps pas si loin de chez nous. », m’a expliqué un client belge d’une cinquantaine d’années.

Recréer le climat de l’habituel, faire comme si on était chez soi… Une appropriation du lieu maximisée qui n’est pas évidente pour tout le monde. Face à ceux qui ne vont pas manquer de montrer à quel point ils ont fait de cet endroit, « leur » endroit (façon de s’affaler dans les sièges, de ne pas retenir de grands éclats de rire de temps à autres etc.), d’autres vont avoir beaucoup de retenue, adoptant malgré eux une posture d’observateurs. C’est une pièce de théâtre qui se joue. La salle sert de

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