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Les Maximes De La Rochefoucauld

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du lecteur. Le plus souvent, elle se présente sous la forme d’un paradoxe, car elle nie l’opinion commune. Chez La Rochefoucauld en particulier, elle adopte volontiers la structure " A n’est que B ", où A représente une vertu apparente et B un vice réel. On peut ainsi citer la maxime 15 : " La clémence des princes n’est souvent qu’une politique pour gagner l’affection des peuples. ", ou bien encore : " La constance des sages n’est que l’art de renfermer leur agitation dans le cœur. " (M. 20) Cette tournure restrictive permet de démasquer les idées reçues, et fausses.

La maxime se caractérise également par sa " pointe ", c’est-à-dire sa chute. L’effet de surprise qu’elle génère doit piquer l’intérêt du lecteur et l’inciter à méditer les raisons de cette surprise, ou à en rire, selon les maximes. On peut ainsi citer cette maxime de La Rochefoucauld : " L’intérêt parle toutes sortes de langues, et joue toutes sortes de personnages, même celui de désintéressé. " (M. 39), ou : " Nous avons tous assez de force pour supporter les maux d’autrui. " (M. 19), ou bien encore : " On ne donne rien si libéralement que ses conseils. " (M. 110)

Le style lapidaire et la pointe sont nécessaires, car pour faire admettre le fond de la maxime, souvent désenchanté, voire accusateur, il faut y mettre des formes. De plus, la variété des tournures syntaxiques doit contrebalancer l’impersonnalité de la voix qui s’exprime dans des maximes telles que celles-ci par exemple : " Quoique les hommes se flattent de leurs grandes actions, elles ne sont pas souvent les effets d’un grand dessein, mais des effets du hasard. " (M. 57) ; " Quelque soin que l’on prenne de couvrir ses passions par des apparences de piété et d’honneur, elles paraissent toujours au travers du voile. " (M. 12) ; " Nous avons plus de force que de volonté ; et c’est souvent pour nous excuser à nous-mêmes que nous nous imaginons que les choses sont impossibles. " (M. 30) Comme le dit si bien Jean Starobinski, chez La Rochefoucauld, " Le bonheur de la forme contrebalance la noirceur du fond. L’effort du style est proportionnel à la tristesse de la leçon. " Mais la forme ne fait pas tout, et le lecteur accepte plus facilement les vérités qui ne le concernent pas que celles qui le renvoient à son inanité, à sa vacuité, à sa misère. C’est ce que signale ironiquement Alain lorsqu’il écrit que " Les maximes générales sont surtout bonnes contre les peines et les erreurs du voisin. " Mais La Rochefoucauld a bien compris que l’adhésion du lecteur ne pouvait aller de soi. C’est la raison pour laquelle dans l’avis au lecteur des Maximes, il ménage la susceptibilité du lecteur, sans pour autant renoncer à l’enjeu didactique, en lui proposant un mode d’emploi de ses maximes: " En un mot, écrit-il, le meilleur parti que le lecteur ait à prendre est de se mettre d’abord dans l’esprit qu’il n’y a aucune de ces maximes qui le regarde en particulier, et qu’il en est seul excepté, bien qu’elles paraissent générales ; après cela, je lui réponds qu’il sera le premier à y souscrire, et qu’il croira qu’elles font encore grâce au cœur humain. "

Qu’en est-il de la postérité de la maxime ? Les dictionnaires et manuels scolaires ont tranché : la maxime est un genre passé de mode, et seul La Rochefoucauld y a conquis ses lettres de noblesse. Il est vrai qu’il a synthétisé avec brio l’état d’esprit de son époque, âge d’or des maximes. On a dit que la maxime, lapidaire et brillante, n’était pas suffisante pour parler de l’homme. Pourtant de Pascal à Cioran, la forme brève, pensée ou aphorisme, a prouvé qu’elle était apte à " nous donner des nouvelles un peu sûres de nous ", pour reprendre l’expression que Marivaux appliquait au roman

1. Les thèmes et le système

" Quoiqu’il n’y ait presque qu’une vérité dans ce livre, qui est que l’amour-propre est le mobile de tout, cependant cette pensée se présente sous tant d’aspects variés qu’elle est presque toujours piquante. " Voltaire, à propos des Maximes de La Rochefoucauld, dans Le Siècle de Louis XIV.

L’idée selon laquelle il n’est question que d’amour-propre dans les Maximes de La Rochefoucauld est très répandue. Effectivement, l’amour-propre y occupe une place de choix. La première édition des Maximes s’ouvrait sur un texte de plus de deux pages qui commençait ainsi : " L’amour-propre est l’amour de soi-même, et de toutes choses pour soi ; il rend les hommes idolâtres d’eux-mêmes, et les rendrait les tyrans des autres si la fortune leur en donnait les moyens ; il ne se repose jamais hors de soi, et ne s’arrête dans les sujets étrangers que comme les abeilles sur les fleurs, pour en tirer ce qui lui est propre. Rien n’est si impétueux que ses désirs, rien de si caché que ses desseins, rien de si habile que ses conduites ; ses souplesses ne se peuvent représenter, ses transformations passent celles des métamorphoses, et ses raffinements ceux de la chimie. On ne peut sonder la profondeur, ni percer les ténèbres de ses abîmes. " Mais La Rochefoucauld, dès la deuxième édition, a choisi de retrancher cette longue maxime-définition. De plus, dans la cinquième et dernière édition des Maximes, le terme d’ " amour-propre " n’apparaît que quinze fois au fil des cinq cent quatre maximes que comporte le recueil. On trouve beaucoup plus fréquemment les termes d’" amour " ou d’" esprit ". D’où vient donc l’impression que l’amour-propre est omniprésent dans le recueil ? Sans doute de la place qu’il occupe dans le système élaboré par La Rochefoucauld. Il suffit de lire la définition qu’il donne dans la première maxime supprimée pour comprendre que l’amour-propre est extrêmement puissant. La maxime 3 tente d’en sonder l’étendue : " Quelque découverte que l’on ait faite dans le pays de l’amour-propre, il y reste encore bien des terres inconnues. "

Mais l’amour-propre n’est pas le seul tyran régissant les comportements humains. Il y a également l’humeur, ou les humeurs, on dirait aujourd’hui le tempérament, ou le caractère : " Les humeurs du corps ont un cours ordinaire et réglé, qui meut et qui tourne imperceptiblement notre volonté ; elles roulent ensemble et exercent successivement un empire secret en nous : de sorte qu’elles ont une part considérable à toutes nos actions, sans que nous le puissions connaître. " dit la maxime 297. Les passions ont également un rôle important : " Il y a dans le cœur humain une génération perpétuelle de passions, en sorte que la ruine de l’une est presque toujours l’établissement d’une autre. " explique la maxime 10. La Rochefoucauld distingue deux sortes de passions, les faibles, comme la vanité et la paresse, et les fortes, comme l’amour et l’ambition. Il faut ajouter à ce déterminisme psycho-physiologique la fortune, c’est-à-dire le hasard, la chance ou la malchance : " Quoique les hommes se flattent de leurs grandes actions, elles ne sont pas souvent les effets d’un grand dessein, mais des effets du hasard. " dit la maxime 57. Si, comme l’affirme la maxime 435, " La fortune et l’humeur gouvernent le monde. ", si l’amour-propre gouverne l’homme, que reste-t-il à faire ? L’homme n’est plus qu’un pantin mu par des forces ennemies et incontrôlables. De là peut-être l’impression de ressassement éprouvée par certain lecteurs, car inlassablement, le moraliste démasque sous toutes nos actions, même les plus hautes en apparence, les motivations de l’amour-propre et les aléas de la fortune.

2. Pessimisme de La Rochefoucauld ? :

C’est ce système qui peut faire parler du pessimisme de La Rochefoucauld. En effet, l’homme paraît bien faible dans les Maximes. C’est que l’œuvre enregistre le changement d’état d’esprit qui s’est opéré dans les milieux fréquentés par La Rochefoucauld. En 1641, dans Cinna ou la clémence d’Auguste, Corneille fait dire à l’empereur Auguste, qui vient de décider de faire preuve de clémence en pardonnant leur trahison à Cinna, Emilie et Maxime:

En est-ce assez, ô ciel ! et le sort, pour me nuire,

A-t-il quelqu’un des miens qu’il veuille encor séduire ?

Qu’il joigne à ses efforts le secours des enfers :

Je suis maître de moi comme de l’univers ;

Je le suis, je veux l’être. Ô siècles, ô mémoire,

Conservez à jamais ma dernière victoire ! (vers 1693-1698, scène 3 et dernière de l’acte V)

Corneille dans la dédicace de Cinna, range la clémence parmi les " héroïques vertus ". En 1664, La Rochefoucauld, lui, écrit que " la clémence des princes n’est souvent qu’une politique pour gagner l’affection des peuples. " (M. 15) Il dégonfle ainsi la vertu héroïque, en l’assimilant à une froide manipulation de l’amour-propre. Relisons l’épigraphe des Maximes : " Nos vertus ne sont, le plus souvent que des vices déguisés. " Non seulement le grand homme trompe les autres, mais il se trompe lui-même. De Corneille à La Rochefoucauld, de l’exaltation du héros à sa " démolition ", selon le terme de Paul Bénichou, l’image des grands s’est dégradée. Cette dégradation

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